Chapitre 1

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Avez-vous déjà regardé la lune de près ? Il est fort probable que non. Et cela vaut mieux.

De loin, la lune est un joyau étincelant, le fruit de songes sans fin et de poèmes macabres. De près, ce n'est qu'une grande boule grise, sans plus d'attrait artistique qu'un ballon de foot, à cette différence près qu'il est fort déconseillé de la projeter dans un filet.

Il en était de même pour la vie de Jack.

Pendant des années, il s'était persuadé que tout allait bien, qu'il était normal, comme si cela suffisait à vous désigner comme un homme heureux. Et puis un jour, il avait regardé ce qu'il avait vécu, il avait regardé son propre reflet dans l'écran noir de sa télévision addictive, et n'y avait vu qu'une merde ambulante. Un esclave de la société, comme un prénom sans contenu, une carte d'identité sans identité, un individu sans personnalité, un corps sans esprit. Mais ça, c'était du passé. Ça devait l'être en tout cas. Il en avait fini avec cette existence où chaque jour se ressemblait, où ses anciens rêves n'étaient que des catacombes, où ses parents avaient fait de lui une personne correcte. Et ce sans même attendre la crise de la quarantaine.

Avec un petit sourire, Jack observa l'heure sur sa montre ; plus qu'une heure avant minuit. Il aurait pu arrêter le camping-car sur le bas-coté et bouquiner avant de s'endormir, mais il prenait un certain plaisir à conduire. Comme si cela lui donnait l'impression de contrôler ce qui lui arrivait. Or, ce n'était pas du tout le cas. Il état perdu face à la brutalité des changements et des décisions qu'il venait de prendre. Repoussant ces réflexions angoissantes, Jack observa les flocons s'effondrer sur la terre à l'extérieur. C'était les premières neiges de l'hiver. Le jeune homme devrait retourner vers les plaines dés le lendemain ; les pneus d'hiver ne faisaient pas partie du matériel prévu pour son « escapade ». A cette pensée, Jack se demanda pour la énième fois ce qui lui prenait. C'était de la folie pure et simple.

-Bien sur que non, dit-il pour lui-même.

Enfin... il fallait sans doute être un peu fou pour pouvoir partir de chez soi sur un coup de tète, sans nul part où aller, tout ça pour réaliser un vieux rêve d'enfant. Mais jusqu'ici, ce grain de folie semblait bien mieux lui réussir que toutes les décisions qu'il ait jamais prises.

Il avait grandi dans un immeuble perdu au milieu d'une ville grise et bétonnée. Son père était neurochirurgien, sa mère avocate ; ils vivaient à quelque mètres les uns des autres, mais se parlaient comme à des étrangers. Ses parents étaient de simples ombres que l'on remarque à peine si l'on ferme les yeux. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il ne voulait pas finir comme eux. Des adultes froids aux milles conventions, pour qui le bonheur était synonyme de propriété, d'argent et de popularité.

C'était un élève correct, bien qu'il passa le plus clair de ses journées à rêvasser en regardant le ciel se briser entre les nuages, gribouillant sur ses cahiers ou imaginant une quelconque aventure étrange. Il n'était pas vraiment drôle, ni beau, ni fort, ni courageux, ni même très intelligent. Mais il y avait une chose pour laquelle Jack avait un don ; raconter des histoires. Les siennes étaient sombres, mystérieuses et angoissantes, parlant de mort, d'âmes solitaires ou de douleurs sans fin. Mais il les contait si bien que ses camarades de classe lui demandaient de les écrire pour eux ; c'était bien la seule raison pour laquelle il sortit jamais de sa petite bulle, et ce jusqu'au restant de sa vie. Le mot ami n'avait aucun sens pour lui, et ses relations avec les filles se résumaient en trois mots ; brèves, décevantes, pitoyables. De toute manière, il préférait bavarder avec ses personnages imaginaires.

Au bout de quelques années, il se retrouva avec une caisse remplie de contes macabres ; une idée fabuleusement déraisonnable lui vint alors. Il n'avait qu'à mettre toutes ses histoires dans un sac, et partir à l'aventure ; à pied, il voyagerait d'un bout à l'autre de la terre, sans-abri, mais réfugié sous le havre de son univers, qu'il conterait à qui voudrait l'entendre. C'était son rêve le plus cher et son unique projet professionnel, ce qui lui valait bien des moqueries et un mépris maladif de la part de ses parents.

Contes macabresWhere stories live. Discover now