Juste une perle de carmin

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Avec la tendresse qui lui était propre, Héméra se retirait peu à peu, emportant dans son sillage les derniers éclats du jour. Elle se permit une ultime caresse, un ultime baiser, puis remit ses terres entre les mains jalouses de Nix, elle n'avait pas le choix. La rougeur de l'étendue céleste fut engloutie par la noirceur d'Erèbe, jamais bien loin de son maître. Paré de sa cape la plus obscure, Nix parcourut son territoire dans son intégralité. Il n'épargnait aucun espace, ne tolérait aucune résistance. Il prenait toujours soin à rendre son règne indiscutable. Quand il fut satisfait de ses ténèbres, il se mit à son aise au plus haut de l'obscurité, sur son trône ancestrale. De là, il avait une vue incomparable sur son domaine, et prenait plaisir à se gorger de la beauté enfantée par la noirceur absolue, totale, incontestable.

Quand le jour trépasse,
Quand la nuit prend place,
Des âmes errantes se perdent dans ce nouveau silence,
Des esprits tourmentés entament une toute autre danse.

Sous le regard insoutenable de ce tyran, dans les bras étouffants de ses servants, et entourée d'un silence soumis à cet instant, une perle de carmin traca son chemin.

De sa vue brouillée de larmes, une jeune fille contempla cet étrange spectacle. Un mélange d'admiration, de crainte, de dégoût et d'espoir s'empara d'elle. La perle glissa sur sa peau ébène, accompagnée de deux soeurs qui se hâtaient à sa suite. Leur parcours était autant une caresse qu'une brûlure. Il était délicat et déterminé, il était pressé et hésitant. Les trois perles finirent par s'échouer sur le carrelage déjà humide de perles salées. Elles formèrent trois cercles d'une rondeur surprenante, et semblaient défier quiconque oserait les effacer. Héméra n'aurait jamais supporté leur vue, elle les aurait dissimulées prestement pour rendre au sol l'éclat de sa normalité. Mais Nix était moins prude, peut-être plus honnête aussi. De son siège divin, il observait avec enthousiasme ce carmin qui tranchait avec son obscurité, et envoya Erèbe se faire plus redoutable aux côtés de la jeune fille. Il se glissa derrière elle, et vint goûter du bout de sa langue la violence de la tristesse qui suintait de sa nuque. Encore hypnotisée par la beauté qui sortait d'elle, elle frissonna en sentant la caresse du suppôt de la Nuit. Son souffle sur ses pensées était glacial, il s'infiltrait dans des recoins insoupçonnés de son esprit, et jusqu'alors, jamais violés. Un gémissement tremblant parvint à s'échapper de ses lèvres, et elle comprit son unique solution.
Sa respiration hésitait. Sa main tremblait. Son âme agonisait. Tout cela était maintenant secondaire. Elle pressa le métal plus fort dans sa chair... Il y avait un désir nouveau en elle. Plus profond dans sa peau... Il y avait une soif lancinante au fond de son être. Une goutte de plus suffirait à la rassasier, à causer sa perte... qu'elle était la différence ? Cette ambroisie moderne était devenue, en l'espace de trois perles seulement, sa nouvelle quête, son graal.

Braver les terreurs, braver les instincts, braver les interdits.
Succomber à l'appel, succomber au désir, sucomber au besoin.
Embrasser la soif, embrasser le salut, embrasser la fin.

Une nouvelle perle de carmin fit son entrée. Elle était magnifique. Elle rayonnait, brillait alors que tout se mourrait. Mais très vite, top vite, un flot la poursuivit, la rejoignit, l'avala, la noya. Toute beauté fut alors anéantie. Le rire de Nix résonna dans les oreilles de la jeune fille, et l'obscurité se fit plus intense que jamais. Elle ne voyait plus rien, mais la brûlure du carmin sur sa peau ne cessait de s'intensifier. Seule dans sa détresse, elle tenta de retrouver sa respiration, mais un cri retenu dans sa gorge l'étouffait. Son corps ne lui appartenait plus, il était la proie de tremblements sauvages qui lui firent perdre tous repères, elle en avait déjà si peu.

La nuit est partout.
Noir, noir, tout est noir.
Pourquoi tout est noir ?

Elle était seule, si seule dans ces ténèbres hostiles, comment pouvait-elle s'en sortir ? Pour quoi devait-elle s'en sortir ? Pourquoi était-elle encore seule ? Si Héméra n'était plus là pour mettre quoique ce soit en lumière, la jeune fille se sentait plus exposée qu'il n'était possible. Erèbe pesait de tout son poids sur ses épaules, ses épaules déjà épuisées par le fardeau de ses incertitudes, et les ricanements de Nix peuplaient son esprit.

Pourquoi tout est noir ?
Noir, noir, tout est noir.
La nuit est partout.

Dans sa panique, elle voulut reprendre le contrôle, elle voulut maîtriser quelque chose, n'importe quoi. Sentant le métal au creux de sa paume, elle raffermit sa prise dessus. La lame était concrète dans sa main, elle était froide, elle était solide. Mais plus que tout, elle était... Elle la plongea au creux de ses tourments de toutes ses forces. Le flot de carmin redoubla, la brûlure devenait insupportable. Mais cette douleur, elle la comprenait. Cette souffrance elle en savait précisément la cause, et les moyens de l'arrêter. Oui, elle était maîtresse de cette sensation, à défaut de l'être de tout le reste. C'était préférable à l'agonie de la noirceur, à l'impuissance de l'ignorance. Sa respiration retrouva un rythme acceptable, et ses yeux s'asséchèrent lentement. Héméra venait de poser ses lèvres sur le monde.
Sa tendresse s'émut de l'horreur qu'avait causé le règne de Nix, et les sanglots de l'aube furent plus persistants que la veille.
La jeune fille avait ramassé toutes ses perles.
Elles n'appartenaient qu'à elle.
C'était son trésor.

La douleur est universelle,
Intemporelle,
Omniprésente.
Pourtant,
Chaque souffrance est singulière
Chaque mal est intime.

S'accrocher à sa lueurStories to obsess over. Discover now