Les timides (partie 1)

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Ses lunettes n'ont pas pour objectif d'améliorer sa vue. Elles lui servent à lire les panneaux à distance de lui, mais il peut facilement s'en passer. Pourtant, elles ne le quittent jamais à l'extérieur, ce n'est que dans son exigu F2 qu'il les pose jusqu'au lendemain. Il ne pourrait tout simplement pas sortir sans.

Quelle meilleure armure d'invisibilité qu'une paire de lunettes à la monture un peu épaisse ? Clark Kent lui-même a démontré l'efficacité du stratagème. Bien sûr, ce style de lunettes n'était pas censé revenir à la mode, merci les hipsters, terme que lui a appris l'une de ses cousines.

S'il se sent observé, il regarde ses pieds le plus possible. Consciencieusement. Il pourrait dessiner ses chaussures les yeux fermés tant il les contemple chaque matin avec attention. Il n'est pas hideux, juste quelconque et sa timidité maladive n'arrange rien. Alors il évite de s'attarder devant les miroirs, peut-être un jour s'oubliera-t-il lui-même.

Les à-coups donnés par le chauffeur du bus ne cessent de faire grogner les passagers. Chaque tournant projette son cœur dans sa poitrine comme s'il cherchait la sortie. Il a failli percuter la petite vieille à ses côtés sans le vouloir au rond-point Victor Hugo. Son cabas lui servant de bélier, elle l'a poussé vers lui avec un air mauvais. Mais quand, rue Dreyfus, elle part en avant sur une énième embardée, n'écoutant que son courage – ou plus sûrement, victime d'un réflexe malencontreux –, il la retient in extremis. Revenue à de meilleurs sentiments, elle lui adresse un signe poli.

— Désolée, jeune homme.

Il hoche la tête, incapable de répondre avec tant de gens autour de lui. Un peu plus loin, il tombe en arrêt sur une masse de cheveux démentielle. Entre deux mèches, boucles aussi serrées que le fil d'un vieux téléphone, il y a un œil pâle, un peu vert. Quand elle réalise qu'on l'observe, elle pique du nez, se cachant derrière sa lourde chevelure, disparaissant corps et biens. Et il préfère l'imiter, prudent.

Un nouveau chaos le déporte sur la droite et il se prend l'épaule dans l'une des barres du bus. Chauffard, pas chauffeur ! Il lui faut tout le reste du trajet pour trouver le courage de regarder à nouveau de derrière ses lunettes en direction de la rousse, mais elle n'a pas bougé.

Il descend à l'arrêt au bout de la rue du Général Faucher. Il doit en remonter quelques-unes de plus pour atteindre sa boutique de disquaire. Il est sûrement l'un des derniers de la ville ; qui se rend encore dans ce genre de boutique, sérieusement ? Pire qu'une librairie ! Mais il aime bien être une sorte de dinosaure. Il s'y connaît même en vinyles, ce qui ne lui sert pas à grand-chose : les collectionneurs les achètent aussi sur Amazon.


                                                                                                   *

Le bus bringuebale à travers les rues de la ville et le chauffeur, une femme cette fois, a une conduite souple. Autant pour les misogynes, quand on voit le trajet de la veille... Dans un coin, un bonnet gris semble difficilement contenir une cascade rousse. Il profite de la position de côté de la jeune fille pour l'observer. Rien dans sa tenue ne dénote, elle porte des mitaines grises, un jean, un manteau noir tout simple... L'idée le rassure : les femmes aux looks trop extravagants le mettent mal à l'aise. Il craint qu'elles ne le harponnent pour lui parler, qu'elles se montrent expansives ou, pire, le touchent.

Il a conscience qu'il est timide – trop –, presque coincé, et cela ne convient guère au XXIe siècle. Sûrement aurait-il dû naître au temps de l'amour courtois. Il aurait forcément réussi à déclarer sa flamme à distance, avec le respect et l'éloignement nécessaires. Sans doute de manière épistolaire, ce serait de l'ordre du possible pour lui.

Alors il garde en lui les réflexions que lui inspire cette crinière rousse s'abattant sur les reins de la jeune femme et reste loin d'elle. Il observe, analyse, imagine des conversations qu'il sait ne jamais provoquer. Est-ce stupide ? Peut-être pour d'autres, mais pas pour lui. Le concret ne lui a jamais rien apporté d'inoubliable.


                                                                                         *

Deux semaines qu'il la croise dans son bus. Il a déjà de nombreux scénarios qui expliquent qu'ils fassent le même trajet. Une fois, par curiosité, il n'a pas quitté le bus, caché tout au fond, derrière un type baraqué qui écoutait de la musique sur son portable. Il ne l'a pas suivie, il ne le se serait jamais permis, mais il voulait juste voir à quel arrêt elle descendrait. Place de la République. Elle travaille dans l'hyper-centre, loin de sa boutique de disquaire.

Que fait-elle dans la vie ? La question l'obsède. Il aime l'imaginer dans un boulot un peu intellectuel, libraire, professeur ? Non, pas professeur. Il la suppose aussi timide que lui. La dernière fois elle n'avait plus de ticket de bus, et elle a chuchoté au chauffeur, qui lui répétait sans aucune délicatesse de « parler plus fort ». C'est simple, il en est devenu rouge pour elle. Les timides détestent ceux qui les rudoient ainsi sans même s'en soucier. Elle a fini par récupérer ses tickets, et remonter l'allée du bus le nez plongé dans sa grosse écharpe. Peut-être n'est-il pas si courtois qu'il voudrait le penser : il n'est pas intervenu. Il a détourné la tête.  


A suivre... 

Les timides (nouvelle complète)Where stories live. Discover now