ZED
Hiver
Je tire vers moi une chaise en bois, dont les pieds en métal produisent un grincement insupportable en glissant sur le carrelage. Les clients du Starbucks me jettent un coup d'oeil agacé avant de reporter l'attention sur leurs gobelets en plastique. Je m'accoude au bar en me hissant sur le tabouret et pose mon sac à dos noir sur la place à côté de moi ; le message est clair : je ne veux pas être dérangé.
Je fixe le plateau marron foncé posé devant moi et soulève le couvercle du chai tea latte pour en humer les effluves. L'odeur épicée me monte rapidement au nez et laissant la cannelle chatouiller mes narines, je ferme les yeux en me passant la langue sur les lèvres, imaginant déjà le liquide chaud couler dans ma gorge.
- Et voilà votre muffin au chocolat !
Mes mains se crispent en entendant la voix de la serveuse monter dans les aigus. Son ton criard m'hérisse les poils et je dois faire un effort considérable pour rester poli.
- Je vous remercie.
Elle me regarde droit dans les yeux, un sourire idiot accroché sur la figure. Puis se coince le coin de la lèvre inférieure entre les dents tout en penchant la tête sur le côté. Elle me drague. Déjà à la caisse j'ai trouvé bizarre qu'elle me propose de me rapporter mon muffin quand je me serais installé. Il n'en restait soit disant plus en vitrine et elle devait aller en chercher dans la réserve. Pourtant, je suis persuadé avoir aperçu une boîte pleine de pâtisseries juste derrière elle, m'enfin...
Elle est plutôt mignonne dans son genre, et ce serait mentir que de dire qu'elle n'est pas à mon goût. Petite brune aux yeux verts. Une taille fine et des jolies courbes. Il y a quelques mois, j'aurais tout fait pour la mettre dans mon lit et pour dire vrai, je n'aurais pas eu beaucoup d'efforts à fournir. Vu la manière dont elle me reluque, il suffirait de lui faire un signe pour qu'elle me saute dessus. Et je dis ça sans prétention aucune, juste par expérience.
Pour être honnête, elle a tout pour plaire et je ne doute pas une seconde qu'elle doit faire un tabac au près de la gent masculine. Mais elle n'est pas, elle... Tout simplement.
- Je vous remercie, répété-je. Mais il n'est pas pour moi.
Je m'empare alors du muffin et le place en face de moi, là où une boisson à base de lait de coco attend déjà celle à qui elle est destinée. La serveuse jette un oeil autour d'elle, reporte son attention sur la pâtisserie, puis sur moi, et l'air gêné s'éloigne brusquement. Je souris en la voyant reprendre place derrière la caisse, là où un monde fou s'amasse déjà.
J'observe les dernières goutes de mon chai tea latte au fond du gobelet et finis par lâcher un juron. Le café au lait de coco désormais froid est intact, le muffin aussi. Elle n'est pas venue.
Mon regard traverse la salle bondée du Starbucks et s'attarde sur un couple d'étudiants qui vient d'en franchir la porte. Ils se tiennent la main et semblent heureux. Le gars empoigne sa copine par la taille et, tout en la poussant vers le comptoir, pointe du doigts les différentes boissons affichées sur le menu. Je les envie. Je n'ai jamais véritablement eu de relation sérieuse, sauf une fois mais ça remonte à longtemps et je n'ai pas forcement envie d'y repenser.
Un autre client pousse la porte, déclenchant la clochette dorée accrochée juste au-dessus, et me sort de mes pensées. Le tintement de la clochette qui m'a tenu en haleine cette dernière heure m'est de plus en plus désagréable. A chaque fois que je percevais du mouvement dans la rue et entendais le "ding-dong" significatif de la clochette, j'espérais la voir s'engouffrer dans le café. Je l'imaginais vêtue d'un long manteau en laine, emmitouflée dans une écharpe dissimulant la moitié de son visage et coiffée d'un bonnet surmonté d'un adorable pompon. Ma déception ne faisait qu'enfler à mesure que l'image de ses pommettes rosies par le froid et de son sourire éclatant s'effaçait peu à peu de mon esprit.
Une fois les trente minutes de retard dépassées, j'ai su qu'elle ne viendrait plus. Tessa n'était jamais, ou pratiquement jamais, en retard. Et les rares fois où cela lui arrivait, elle s'empressait d'envoyer une ribambelle de messages dans lesquelles elle se confondait en excuses. Cette fois, rien de tout ça. Elle a dû avoir un contre-temps, quelque chose qui l'a empêchée de venir à notre rendez-vous pourtant programmé depuis plusieurs jours. Quelque chose ou quelqu'un. Et je crois même connaître son prénom. Hardin.
Ma main droite se ressert autour du gobelet vide, broyant le plastique cartonné, réduisant le logo (limite flippant) de la sirène en une tâche verte disgracieuse. Je me lève alors rapidement, passe mon sac à dos sur mon épaule et me dirige vers la sortie. Je lance un dernier regard à la serveuse qui m'observe à l'autre bout, une mine réjouie sur le visage. Ses yeux verts me dévisagent d'abord, puis parcourent la salle et s'arrêtent sur la table que j'ai occupée pendant plus d'une heure. Ses lèvres s'étirent en un sourire triomphant lorsqu'elle remarque le café et le muffin laissés intacts. Je la fusille du regard avant de sortir affronter le froid glacial.
***
Le vent hivernal engourdit mes membres. Je glisse mes mains dans les poches de ma veste pour les réchauffer mais les flocons de neige qui tournoient tout autour s'infiltrent tout de même dans mes manches, me glaçant les os.
Je suis énervé, furieux même.
Furieux de ne pas m'être mieux couvert. Furieux contre la neige qui est arrivée sans prévenir. Furieux contre mon chai tea latte qui m'a paru fade et sans saveur. Furieux contre la serveuse qui semblait bien se moquer de moi lorsque je suis sorti. Mais surtout, je suis furieux que Tessa ne soit pas venue. J'attendais aujourd'hui avec une telle impatience, que la déception n'en est que plus forte. Je lui en veux de m'éviter parce qu'Hardin ne supporte pas la complicité naturelle qui s'est immédiatement installée entre nous. Je lui en veux de rester encore avec lui après tout ce qu'il lui a fait. Je lui en veux de délaisser ses amis pour un mec qui ne fait rien d'autre à part la faire souffrir. Et je m'en veux à moi d'être tombé amoureux d'elle. J'en suis dingue et j'ai beau essayer de l'oublier, de me faire une raison, de passer à autre chose, je n'y arrive pas.
J'envoie valser une canette de bière qui traine au sol en donnant un grand coup de pied dedans et l'observe atterrir de l'autre côté de la rue. Je tremble. Non pas de froid mais de colère. Je suis à deux doigts d'aller trouver Hardin et de lui flanquer mon poing dans la figure lorsque je la vois apparaître à l'angle d'un bâtiment. Elle porte un manteau en laine comme je le pensais, il est gris et semble usé mais il lui va bien. Son cou et le bas de son visage sont complètement cachés par une épaisse écharpe à grosses mailles bleue qui fait ressortir ses yeux. Mais elle n'a pas de bonnet, ses cheveux sont lâchés ; ses boucles blondes cascadent sur ses épaules.
Toute ma colère se dissipe en une fraction de seconde, ma bouche s'entrouvre pour former un sourire qu'elle me rend lorsqu'elle me voit. Quand elle arrive à ma hauteur, Tessa manque de glisser sur une plaque de verglas mais je parviens à la rattraper in extremis. Elle s'accroche à mes bras de toutes ses forces et j'avoue contracter mes biceps pour l'impressionner un peu. Elle se redresse finalement et on reste comme ça un bon moment, se fixant sans se lâcher du regard. Mes yeux sont plongés dans les siens et plus je l'observe, plus un sentiment de bien-être se répand dans mon corps. Tessa découvre sa bouche pulpeuse de son écharpe, baisse les yeux et murmure timidement :
- Je suis désolée.
- Je ne pourrais jamais t'en vouloir, tu le sais ça ?
Elle se hisse alors sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur ma joue.
Instantanément, je fonds.
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Hidden
FanfictionEt si Zed et Tessa avaient connu leur propre histoire ? Et si Tessa n'avait jamais tout avoué à Hardin ? Et si leur relation avait demeuré secrète... jusqu'à maintenant ?
