Je descends les marches du perron dans ma robe taupe. J'attends qu'avance la voiture de papa, m'installe dans son break couleur pierre de volcan. Installée sur le fauteuil de cuir noir je regarde le paysage défiler de Balma au centre ville de Toulouse, la nuit fraîchement tombée illuminée par les réverbères et les phares, et dans le ciel mes pensées défilent, diffuses, sans formes.
Je sens l'excitation monter dans mon silence, à l'intérieur de ce grand calme qui donne à l'apparence une nonchalance. Papa aussi est silencieux. Seule roucoule sa musique.
— Fais attention, May, appelle moi avant une heure pour que je vienne te chercher.
— Merci papa.
Et je claque la portière.
Mes menues jambes nues interceptent la fraîcheur de la nuit tombée. Sur le trottoir.Le bruit de la ville. Les klaxons. L'excitation. Je me sens légère,légère, et en même temps, il y a cette légère crainte, sœur du trac. Cette exaltation, et puis ma timidité, ma réserve, mes doutes. Suis-je assez jolie?
Je passe ma main dans les baby's hair de mes tempes, dans mes cheveux longs un peu sauvages, indomptables, châtains, que je secoue légèrement entre mes doigts devant le portail. Je suis prête. Fred à l'interphone. J'entre.
Le jardin est envoûtant et intriguant sous la nuit, ce petit jardin de centre-ville qui semble briller sous mes yeux. La musique pulse à l'intérieur, la porte s'ouvre et Fred s'avance. Ensuite je me souviens du bruit, de la musique, de la chaleur. Lila qui dansait les joues en feu. Sarah impressionnante qui semblait blaguer avec une complicité qui ne me laissait pas de place. Je ne me sens pas très forte pour blaguer, comme si quelque chose m'empêchait souvent de rigoler avec les autres. Parce que je trouve toujours cela trop bête même si j'aimerais en rire, comme les autres. Je ris un peu mais le cœur n'y est pas. Ou s'il y est, il dit "je veux participer! Aimez-moi!". Je me sers des petits mélanges sur la table. Vodka-orange, vodka-coca. Je teste. Je n'ai pas trop l'habitude. J'aime le vin et le champagne. Je n'aime pas beaucoup la bière. Trop de litres et de mousse pour pas grand chose. Comme cette soirée?Mais je suis heureuse au fond, car je commence à trouver l'ivresse, quelque chose de simple, de libre, quelque chose de sensuel - une touche amère enivrante - je danse.
Je voudrais me fondre - dans l'air - je voudrais que l'on m'aime - je sens mon corps comme un éventail qui se déplie, qui se libère, qui m'enchante. Il crie en sourdine dans mes sens. Mon cœur de feu qui plane tendrement comme abandonné au hasard, au silence mystérieux et profond qui couve sous la musique, le bruit. Plus je suis ivre, plus je me laisse aller, plus les autres s'approchent de moi. Plus je me sens entourée. Les garçons me regardent du canapé, j'entends leurs commentaires. Je danse sur la pointe des pieds sur le parquet. Près de Lila et de Sarah qui m'ignorent un peu trop à mon goût. Fred vient danser avec moi - mais je ne veux pas qu'il me colle trop. Et puis la soirée se précipite.
Je m'allonge par terre, ivre, pour sentir le sol tournoyer, l'ivresse, l'ivresse merveilleuse. Je me sens détachée.
La fumée sur la terrasse - la terrasse en bois clair inespérée en haut - Luc et Manu qui me charrient, Raphaël qui rit et me regarde parfois avec un air grave, silencieux - je suis silencieuse, Manu me caresse le bras, je me laisse faire. J'aimerais me sentir vraiment parmi eux mais je suis toujours étrangère. Même avec l'ivresse. Mais mon corps est là, moulé dans sa robe taupe, mes chevilles qui chavirent sous le ciel enfumé. Raphaël. Luc et Manu font le plus fort de la conversation, ils sont beaucoup plus bruyants que je ne pourrais l'être. Mais je plaisante un peu. Je parade quand je sors de ma réserve. Parade nonchalante. Moi aussi je sais dire cul, chatte.
— Bon, on aura appris ce soir que May est une cochonne!
Mais je sais m'adapter! Je ne me sens pas proche d'eux comme le sont Sarah et Lila, mais je crois que je peux leur plaire, mon corps peut se faire une place ici, confortable. On l'aime, lui. On aime "mes magnifiques fesses bien moulées dans ma robe". Les garçons se sont accusés mutuellement de les avoir matées quand j'étais allongée sur le sol.
Je descends. Fred qui veut me parler, qui tente de m'entraîner dans le couloir. Je crois que je sais pourquoi... Oh non, Fred, ne gâche pas tout, toi tu m'aimes pour ce que je suis, je t'aime bien, mais je ne désire pas sortir avec toi. Je ne peux pas te l'expliquer. Je joue la pompette, l'innocente, je repars au milieu des autres.
Les mêmes refrains. Je m'ennuie un peu. Je pense à Raphaël. Mais il ne se passe rien.Je téléphone à papa.
Le silence qui défile de derrière la vitre de la voiture contemplé. Le silence.La musique. Le souvenir. L'alcool qui bat encore lentement dans mes veines. Raphaël. Les garçons. Lila et Sarah qui m'ont semblé lointaines.
VOUS LISEZ
Le Journal de la métamorphose -Une adolescence -
Non-FictionLa vie réelle d'une lycéenne d'un lycée bourgeois de Toulouse, puis étudiante en droit dans la ville rose. Des premiers rêves amoureux de l'adolescence à la séduction, puis à la passion, jusqu'à l'abîme. Tome 1
