La journée était plutôt chaude et le chant de divers oiseaux à l'unisson résonnait, même à l'intérieur de la grande maison. La brise faisait virevolter le mince et délicat tissu qui recouvrait le piano disposé au centre du salon. Il rapprocha le tabouret glissé sous le piano et après avoir jeté un regard à sa mère, qui lui souriait gaiement, il retroussa ses manches avant de tirer d'une main habile sur l'extrémité du tissu. Il mit un moment à réaliser à quel point il aimait débuter une chanson, disposant ses doigts aux bons endroits. Au départ, il s'agissait de quelques notes résonnantes dans l'immense maison décorée de plusieurs pots de fleurs à ornements argentés. Puis, peu à peu, il effectua un crescendo et la musique s'amplifia avec une grâce qu'il ne pensait pas posséder. La mélodie provenant des différentes touches semblait lyrique, irréelle, s'enchevêtrant au rythme des mains assurées et confiantes d'Adam. Sa mère l'observait avec grande admiration, comme à chaque fois. Elle avait réalisé depuis qu'il avait commencé à jouer, à l'âge de six ans, qu'il avait une sorte de don pour la musique et surtout, pour le piano. Les rideaux se balançaient doucement et la brise d'été soufflait à travers les carreaux des fenêtres entrouvertes, transportant un agréable parfum de fleurs dans l'air tempéré. Sa mère commença à rire de bon cœur, un rire si doux qu'il n'était pas certain de l'avoir déjà entendu et elle appuya nonchalamment sa tête contre l'épaule de son fils. Il n'avait pas besoin de regarder ni sa partition, ni son instrument. Il se sentait plongé dans un autre monde et il s'y identifiait parfaitement. Le temps d'une respiration, il ferma les yeux et esquissa un sourire sincère, heureux, et à en regarder ses yeux, c'était le plus beau moment de sa vie. Sa plus belle composition. Diminuant la vitesse à laquelle il jouait, il pianota de plus en plus doucement, étirant son plaisir personnel d'interpréter sa composition jusqu'à la note finale et la toute dernière seconde. Sophia, sa mère, félicita son fils en applaudissant des mains et il lui fit une révérence théâtrale en guise de remerciement. C'était à leur habitude d'en faire ainsi, à chaque fois qu'ils se faisaient découvrir leurs compositions extrêmement complexes sur lesquelles ils pouvaient travailler des mois entiers. Les nuits blanches étaient donc courantes pour la mère et le fils. Bien qu'il s'inquiétait pour le manque de sommeil de sa femme et son fils, le père de la famille finit par accepter leur dur travail. Après tout, il adorait regarder sa famille partager une passion commune et il appréciait par-dessus tout prendre son petit déjeuner ou lire le journal au son de leurs créations.
La tristesse n'épargna pas la vie d'Adam. Sophia eût un très grave accident de voiture, le lendemain de cette magnifique journée. Adam l'avait apprit dès son réveil, lorsque les larmes perlaient sur les joues de son père Bradley. Il avait consulté l'horloge accrochée au dessus du four dans la cuisine, réalisant qu'il était l'heure du déjeuner et qu'en aucun cas sa mère n'avait manqué un repas en compagnie de sa famille, depuis aussi loin qu'il s'en souvienne. S'installant sur le tabouret de leur antique piano, ses doigts s'étaient figés au-dessus de son clavier lorsque son père lui avait annoncé la nouvelle en paniquant. Adam avait vécu des deuils lorsqu'il était plus jeune mais, celui-ci était de loin le pire. Il ferma lentement, très lentement le couvercle de bois du clavier, s'écartant de ce qui lui rappellerait sa mère. Le regard dans le vague, le garçon se persuada qu'il allait essayer de ne pas trop y penser, histoire de ne pas aggraver la situation.
« Essayer », admettait-t-il pour lui-même.
Il eut un sanglot très silencieux, mimant continuellement un « non » de la tête. Ça va de soi, il avait rêver de mieux. C'était comme une sorte de vide qui emplissait sa poitrine et s'empara de tous les membres de son corps bouleversé. Il regarda son empire s'effondrer sans réussir à faire quelque chose. L'image de sa mère, tant qu'à elle, le hantait à un tel point qu'il se recroquevilla sur lui-même, portant ses mains à sa poitrine. Sa mère avait entendu ce qui était pour lui sa dernière chanson. Sous les ruines des espoirs investis, il laissa choir sa tête contre le piano bien entretenu.
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La composition du coeur
RomanceLorsqu'une personne n'ayant jamais parlé de ce qui la tourmente découvre la personnalité marquée de cicatrices indélébiles de quelqu'un, qu'advient-il? Un grand océan de sentiments s'étendait au large devant eux. Le piano saura-t-il faire en sorte q...
