Un miroir, mon reflet. Mes grands yeux rencontrent mon regard décidé. J'aimerais ne pas le voir mais je suis obligée d'y remarquer ce désespoir qui ne me quitte plus.
Cela pourrait paraître stupide à certains, mais mon corbeau est mort il y a deux jours. C'était finalement le seul ami que j'avais ici. Les gens n'ont pas compris, mes parents n'ont pas compris. Qui voudrait comprendre ? Une jeune fille qui est en bonne santé, dont les notes au lycée, sans être fantastiques, sont raisonnables. Et pourtant, je me suis toujours sentie extérieure à cet univers. Je vois les gens mais eux ne me voient pas. Je suis une personne, mais personne ne me comprend. Mon corbeau me comprenait.
J'aimerais tellement être heureuse, mais je ne le suis pas. Il me manque quelque chose, quelque chose de fondamental et cela fait presque dix-huit ans que mon regard glisse dessus sans le voir.
Je regarde à nouveau ces yeux dans le miroir. Il n'y a rien dans mon regard, que de la tristesse.
- Pourquoi es-tu si triste lui, demandais-je dans un souffle ?
Et tout aussi sincèrement, je ne sais pas quoi répondre à la fille du miroir. Je me contente de laisser l'eau brûlante couler sur mon poignet, la lame de rasoir dans la paume de mon autre main. Il n'y a pas d'autre issue je le sais. Ce n'est pas un appel au secours. Pas une lubie d'adolescente. Pas la conséquence d'une enfance triste. Mes parents sont des gens gentils, ils l'ont toujours été, mais cela ne suffit pas à retenir mon geste. Je me sens coupable de leur faire du mal mais c'est insignifiant par rapport à la noirceur de mes idées. La lame entaille ma peau et le sang gicle jusqu'au sommet du miroir. Il y en a beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé. Tant de liquide en si peu de temps. Le sang jaillit de mon artère mut par la puissance de mon coeur dopé à l'adrénaline. Déjà je sens mon bras s'engourdir et la douleur pulser en bordure de la plaie se tarir. Je regarde et analyse tout le processus de manière fascinée. Et quelque part, tout ceci est vraiment passionnant. Le dernier acte de ma vie, la dernière mesure menant à la dernière note.
En quelques secondes ma force reflue et la fatigue abat mes épaules. Les couleurs s'amoindrissent et l'orée de ma vision se trouble d'un noir pulsé. Je regarde maintenant mon visage sans me reconnaître. C'est étrange, je sais pourtant que je connais la fille en face de moi mais elle me regarde comme si elle était surprise de me trouver là. C'est un peu court semble-t-elle me reprocher. Un final qui aurait mérité d'être plus travaillé... Et comme une épitaphe dans cette pensée, je m'affaisse. Le sol n'existe pas mais le bord du lavabo passe cependant devant mes yeux et puis plus rien.
Comme un stop.
Fin de la cassette.
Intéressant non ?
Comme tout ces débuts qui ressemblent à des fins.
***
Il y a devant moi cette porte, immense et sombre. D'un baroque subtile. Je sais que je dois l'ouvrir, je sais que je dois pousser ce battant.
Je n'hésite pas. Il n'y a pas à le faire, j'ai envie de le faire. Je n'ai d'ailleurs aucune autre pensée, aucun autre désir. Alors je pose la main sur ce battant et je pousse de toute mes forces... Mais le battant ne bouge pas et une douleur immense envahit soudain mon bras. Je dois pourtant l'ouvrir...
Et c'est comme si les os de mon bras venaient d'éclater. La douleur qui se répand dans tout le côté gauche de mon corps est comme la morsure de mille fourmis, des larmes de feu. Je ne me suis pas sentie tombée, mais je suis au sol et mes larmes me cachent cette porte qui reste fermée. Je finis par comprendre que ce que j'entends sont mes propres hurlements...
Et puis autre chose. Une voix qui me parle mais je ne comprends pas. J'ai envie de crier, de lui dire que je ne comprends pas, mais rien ne sort plus de ma bouche qu'un cri sans distinction. Et j'ai beau essayé de stopper ce hurlement qu'il me semble que je ne pourrais jamais l'arrêter.
Et soudain, tout s'arrête, et ne reste que l'obscurité, et mon souffle dans ce rien.
Et une voix, chaude et envoûtante.
Crow, éveille-toi !
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Nuits
Teen FictionCrow, adolescente de 17 ans, a voulu mettre fin à ses jours. Mais aux portes de la mort elle est repoussée. Elle devient alors un passeur d'ombres, douée du pouvoir de voyager entre notre monde et les limbes. Très bientôt, son chemin croisera Erzebe...
