L'odeur de la mort pesait sur la petite église. Le bruit de la barricade remise en place se répercutait dans tout l'édifice, perturbé seulement par le rythme lancinant des pas de l'exorciste. Avançant seul dans le lieu de culte profané, enjambant les ruines des bancs dispersés de manière chaotique et les cadavres éparses des innocents massacrés par la bête, le jeune homme scrutait son environnement avec une assiduité frisant l'absolue. Aucun détail ne lui échappait, la créature ne pourrait pas se cacher longtemps. Il progressait prudemment dans l'église, éclairé d'une mince lueur filtrée par les vitraux grisés de poussière. Les villageois avaient terminé de redresser la maigre barricade contre la grande porte centrale, et maintenant le silence presque parfait qui hantait chacune des pierres froides de la bâtisse ne cessait de faire croître la tension. À mesure que l'exorciste se rapprochait de l'autel suintant de sang encore frais, le faible râle d'une deuxième respiration lui parvenait de plus en plus net. Il retint son souffle, s'arrêtant devant les marches de pierre. D'un geste brusque, il braqua son fusil vers l'autel. Il s'agissait d'un très vieux modèle de fusil à pompe, probablement l'un des tout premiers. Le canon était en argent, brillant d'un pur éclat blanc, et la crosse était taillée dans un bois clair et doré. L'entièreté du fusil était magnifiquement ouvragée et engravée d'arabesques ailées dans un prolongement tourbillonnant de plumes de bois et de métal emportées par un souffle autant salvateur que destructeur.
À l'instant même ou l'exorciste actionna la pompe de son fusil pour charger la première balle, sur le parvis de l'église, dans une fourgonnette noire garée de l'autre côté de la place, face aux portes barricadées, une jeune femme poussa un cri d'agonie. Son dos se cambra alors qu'elle était allongée sur une table en pierre, entourée de cierges et d'encens. Tout son corps brûlait d'une douleur qui la tordait de l'intérieur. Elle avait l'impression que tous ses organes s'essoraient entre eux pendant qu'une douleur sourde lui prenant l'arrière du crâne. Elle se tourna brusquement sur le flanc pour vomir une gerbe de sang. C'était sa toute première mission en tant que sorcière, et malgré les précautions qu'ils avaient déployé, elle n'y survivrait pas. Mais c'était déjà trop tard pour elle, la douleur lui avait ôté toute capacité à penser, et ses lésions internes lui seraient fatale quelle que soit l'issue de l'opération. Le majordome qui veillait sur elle ne pouvait rien pour endiguer ses souffrances, et il était hors de question de les abréger. Le vieil homme aux traits creusés et au crâne dégarni se contenta de lui essuyer le visage, ôtant le sang de la peau déjà trop pâle d'une jeune femme qui, pas plus tard que la veille, débordait d'assurance et de joie de vivre, mais qui maintenant n'attendait plus que d'être changée en cadavre.
Une forme à peine humaine bondit soudainement depuis l'autre côté de l'autel. Voilà tout ce qu'il restait d'un être humain après une corruption maléfique, une chose difforme perdue à mis chemin entre le bipède et l'animal sauvage. Drapée dans une robe de cérémonie en lambeaux, la chose abattit une main disproportionnée aux doigts longs et griffus vers l'exorciste. Ce dernier roula en avant pour passer sous le bond, se releva et se retourna d'un même mouvement, et le temps que la créature corrompue ne puisse amorcé un autre coup, il tira.
La détonation retenti dans tout le village, telle un coup de tonnerre en plein jour. Tout ses habitants se figèrent plusieurs secondes durant, en alerte. Une masse de fumée d'un vert grisâtre très terne et diffus s'échappa de l'intérieur de l'église par-dessous la grande porte et se mit à ramper vers la fourgonnette. Les villageois s'écartèrent sur son passage, par peur d'être corrompu à leurs tours. Le majordome ouvrit la porte pour descendre du véhicule. Il jeta un dernier regard désolé à l'intérieur avant de sortir et détourner les yeux. Sans un mot, il maintint la porte entrouverte, laissant la fumer entrer, puis il referma la double porte de la fourgonnette, et verrouilla.
Le jeune exorciste arriva en courant. Il était passé par la porte de derrière. Haletant, il marqua un arrêt net dans sa course en entendant le hurlement strident poussé par la jeune sorcière. Son visage passa en un instant de l'inquiétude à la désillusion. Il ne savait pas si il était surpris, déçu, en colère, ou si au fond de lui il l'avait sût avant même qu'elle n'entre dans sa vie. Mais une chose était certaine, il n'arrivait pas à être triste. Après autant de sorcières mortes pour lui, une certaine froideur s'était malgré lui installée au plus profond de son âme, et il ne le supportait pas.
La main solide du majordome se posa sur son épaule, le tirant de sa réflexion, son regard en disait long. La sorcière savait dans quoi elle s'était engagée, elle avait voulu prendre le risque, et grâce à ce sacrifice, les villageois avaient été sauvés d'un démon corrupteur. L'exorciste eu un mouvement de l'épaule pour lui faire ôter sa main. Il ne voulait pas être réconforté, il ne voulait pas justifier la mort de sa sorcière, il ne voulait pas que l'on essaye de le convaincre qu'il n'était pas le responsable de la mort de sa coéquipière au même titre que toutes les autres.
Sans un mot ni un regard, l'exorciste monta à l'avant de la fourgonnette, prêt à quitter ce patelin désormais dénué de tout intérêt à ses yeux. Le majordome s'enquit de régler les dernières formalités avec le maire, avant de prendre le volant pour enfin quitter cet endroit. Après avoir passé le panneau qui annonçait la sortie du village, l'exorciste, qui avait gardé son fusil sur ses genoux, brisa le silence sans détourner son regard de la fenêtre.
- Je veux qu'on envoie ses cendres à sa famille. Déclara il d'un ton parfaitement neutre.
- Avec tout le respect que je vous dois. Commença le majordome. Il ne dépend pas de nous de décider de l'incinérer, il est de tradition qu-
- Wilson. Interrompit le jeune homme d'une voix nette. Avant de dire qu'elle est présentable pour un enterrement, est ce que vous avez regardé dans quelle état elle est ?
- Non monsieur. Reconnu Wilson.
- Elle a refait la peinture.
Un instant de silence suivit cette déclaration.
- Je me chargerais de veiller à ce que l'incinération ai lieu dans les plus brefs délais.
- Merci Wilson.
- Maître Chandelier, si vous désirez en parler je-
- Si j'avais envie de parler de quoi que ce soit avec vous je vous sonnerais. Maintenant laissez moi en silence, j'ai besoin de réfléchir à ce que je vais faire.
- Et bien, pour commencer, il va falloir vous trouver une autre sorciè-
- Plus jamais ! Cria subitement l'exorciste, manquant de faire sursauter le majordome au volant. Je ne veux plus en voir mourir à cause de moi ! C'est terminé !
- Mais vous ne-
- Concentrez vous sur la route et taisez vous ! J'arrête l'exorcisme, fin du débat. Et ne venez pas me parler de don et de responsabilité. Je sais ce que j'ai, ça s'appelle une malédiction !
Sur ce dernier mot, la guillotine du silence s'abattit pour mettre un terme définitif à la conversation.
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Chandelier
FantasyIl tangue, grince, vacille dans la pénombre permanente, telle une éternelle ritournelle de chaînes crissantes dans une harmonie dissonante. Pompeux non ? C'est l'avis de la propriétaire de cette vision. Shokudai Akumako, sorcière de profession et br...
