Chapitre 1

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Point de vue : Xander 

Les lustres en cristal du palais neutre de Valdor crachaient une lumière agaçante, reflétant l'hypocrisie de cette prétendue paix. Autour de moi, les diplomates de Clotiapia et de Sylvia se foiraient en courbettes ridicules, un verre de vin de merde à la main, souriant à pleines dents alors que nos frontières respectives baignaient encore dans la boue et le sang. Une véritable mascarade.

Je ajustai ma veste militaire aux boutons dorés, pestant intérieurement contre mon père et ce fichu roi de pacotille qui nous avait ordonné de venir. Général à vingt-cinq ans, j'avais mieux à faire que de jouer les potiches de salon pendant que mes hommes gelaient dans les tranchées de l'Est.

— Toujours en train de froncer les sourcils, Xander ? On dirait que tu t'apprêtes à égorger le premier ambassadeur venu avec ta cuillère à dessert.

Je tournai la tête. C'était mon second, ou plutôt l'un des rares officiers assez stupides pour oser me faire la remarque sans trembler.

— Ferme-la, Julian. Si je voulais égorger quelqu'un, je commencerais par les idiots qui ont eu l'idée lumineuse de ce banquet. Regarde-les. Ils trinquent pendant que nos régiments se toisent à dix lieues d'ici.

— C'est de la diplomatie, mon vieux. La guerre froide a ses exigences, et parfois, il faut savoir avaler sa fierté pour mieux observer l'ennemi.

Il n'avait pas tort sur ce dernier point. Observer l'ennemi. C'était la seule raison pour laquelle j'avais accepté de mettre les pieds dans cette cage aux faucons. Je voulais voir de mes propres yeux à quoi ressemblait l'élite de Sylvia. Leurs généraux, leurs stratèges, ces fichus fantômes qui nous tenaient tête depuis trois ans sans qu'aucune des deux couronnes ne parvienne à écraser l'autre.

Je balayai la salle du regard, mes yeux verts scrutant les uniformes étrangers. Et c'est là que je le vis.

Il se tenait près des grandes portes vitrées, un peu en retrait de la cohue, comme s'il étouffait autant que moi dans cette fournaise de soie et de parfums lourds. Une chevelure d'un blond éclatant, presque insolente sous la clarté des lustres, encadrait un visage aux traits fins, empreint d'une étrange sérénité. Mais ce qui me frappa le plus, ce furent ses yeux. Des yeux couleur miel, d'une douceur déconcertante, qui contrastaient violemment avec la posture rigide, presque royale, de son corps. Un uniforme blanc et azur, immaculé, barré de médailles que je reconnus immédiatement. C'étaient celles de la troisième division sylviane. La pire. Celle qui nous avait repoussés à la crête de Melk l'hiver dernier.

Ce mec, c'était Léance. Je le savais avant même qu'on ne me le présente. Il émanait de lui cette aura de force silencieuse qui ne trompe jamais un militaire.

Nos regards se croisèrent à travers la pièce.

Il ne détourna pas les yeux, et moi non plus. Un défi muet, suspendu au milieu du brouhaha des conversations mondaines. J'esquissai un sourire en coin, provocateur, plantant mon regard dans le sien pour lui signifier exactement ce que je pensais de son petit pays et de sa présence ici.

À ma grande surprise, il ne baissa pas les yeux et ne fronça pas les sourcils. Il soutint mon insolence avec un calme olympien, avant de faire quelque chose d'totalement inattendu : il leva légèrement son verre dans ma direction, un sourire presque imperméable aux convenances étirant ses lèvres.

— Tu as vu ce type là-bas ? murmurai-je à Julian sans quitter Léance des yeux.

— Le blond ? Oui. C'est le général des forces sylvianes, le chouchou de leur roi. On raconte qu'il ne rate jamais une cible et qu'il est aussi intransigeant sur un champ de bataille qu'un bout de fer. Pourquoi cette tête ? Tu veux aller lui dire bonjour ?

— Disons que j'ai très envie de voir si sa réputation vaut un sou de plus que la mine de crayon qu'il me sert depuis tout à l'heure.

Je posai mon verre de champagne sur un plateau de passage et fendis la foule sans prêter attention aux murmures. Les courtisans s'écartaient machinalement sur mon passage, effrayés par ma réputation ou simplement par l'expression fermée que je devais traîner au front.

Je m'arrêtai à quelques pas de lui, envahissant son espace personnel avec cette arrogance qui m'avait valu tant d'ennemis à la cour de Clotiapia.

— Général Léance, je présume ? lança-je d'une voix assez basse pour que seuls nous deux puissions entendre. Je dois dire que je m'attendais à un peu plus de... férocité pour quelqu'un qui a failli raser notre flanc droit à Melk. Ici, on dirait que vous êtes venu cueillir des pâquerettes.

Il tourna lentement la tête vers moi, posant son regard miel sur mon visage. Il était légèrement plus grand que ce que j'avais imaginé, et de près, cette douceur apparente dans ses yeux trahissait une acuité redoutable. Pas une once de peur, pas un pli de contrariété sur son front. Juste de la curiosité.

— Et moi qui croyais que les généraux de Clotiapia avaient un minimum de manières, ou au moins l'intelligence de ne pas déclarer la guerre de l'autre côté d'un buffet, répondit-il d'une voix posée, étonnamment mélodieuse. Mais je suppose que le raffut n'est pas votre fort, Général Xander. Votre réputation d'insolence vous précède, heureusement.

Un rire court et sec m'échappa. Merde, il avait du répondant. Pas le genre de petit noble timoré qui bégaye devant mes galons.

— L'insolence est un luxe que seuls ceux qui gagnent sur le terrain peuvent se permettre, Léance. Et pour l'instant, je ne vois rien ici qui ressemble à une victoire sylviane.

— La patience est une vertu militaire, Xander. Vous devriez l'essayer, ça vous éviterait de froncer les sourcils pour un oui ou pour un non. On dirait que vous cherchez une bagarre.

— Et si c'est le cas ? Qu'est-ce que vous ferez ? Vous appellerez votre roi pour qu'il vienne vous défendre ?

Il fit un pas vers moi, réduisant encore un peu plus la distance qui nous séparait. L'espace d'une seconde, je remarquai l'odeur subtile de cèdre et de tabac froid qui flottait autour de lui. Rien à voir avec les effluves écœurantes de parfum de rose et de poudre de riz qui empestaient la salle.

— Non, répliqua-t-il doucement, un éclat singulier brillant au fond de ses prunelles. Si vous cherchez une bagarre, je n'ai pas besoin de mon roi. Je peux m'occuper de vous tout seul.

Je restai figé une fraction de seconde, surpris par le tac au tac, avant de sentir un frisson étrange, fait de colère et d'un autre truc bien plus tordu, me parcourir l'échine.

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