Prologue

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Novembre 2066

Inna


On m'a souvent répété que l'adolescence est l'âge des amours, celui où l'on se sent intensément vivant, où exister devient une évidence, presque une évidence lumineuse. Une période où le monde alentour se dissout en arrière-plan, relégué au rang de décor. Pourtant, pour moi, le monde n'a jamais été un simple détail, il m'a brûlé, tordu les entrailles, rejeté sans ménagement. Je ne me suis jamais sentie à ma place. C'est comme si les autres avaient grandi avec un manuel d'utilisation clair et précis, tandis que moi, on m'avait refusé cet exemplaire essentiel. Et s'il y a bien un domaine dans lequel je n'excelle pas, si tant est que j'excelle dans quoi que ce soit, c'est celui de l'amour et des relations humaines. J'ai cette fâcheuse tendance à m'attacher aux écornifleurs, aux êtres fuyants, et Ethan en est l'incarnation parfaite. Ethan était l'amour de ma vie, du moins je le croyais, avant qu'il ne disparaisse du jour au lendemain. Je me souviens parfaitement de cet instant. Je rentre à l'appartement et toutes ses affaires ont disparu. Pas un mot, pas un indice. J'appelle sa sœur, Nadia, qui m'appelle par le nom d'une autre femme. Ethan part vivre en Irlande avec cette Romane. Puis vient la phrase qui m'achève: "Vous êtes Inna ? Arrêtez d'harceler mon frère et sa famille. À cause de vous, il est obligé de refaire sa vie loin de notre pays. Vous avez de la chance qu'il n'ait pas appelé la police, sale folle". Alors je repasse notre histoire en boucle, nuit après nuit, tentant de comprendre. Mon cœur hurle, mais je n'ai rien à lui offrir pour l'apaiser, faute de réponses. C'est comme si le temps s'était figé. Le monde continue de tourner autour de moi, indifférent, tandis que je reste clouée au sol, agrippée à un instant révolu, incapable d'avancer. Un mois est passé, et pourtant la douleur reste intacte, vive, tranchante, presque obscène tant elle refuse de s'émousser.

En me retournant dans mon lit, mon regard tombe sur le réveil : mardi 19 novembre, 8 h 43. Je suis en retard. Encore. Comme la veille. Comme le jour d'avant, et celui d'encore avant. Je me lève péniblement, arrachée à mes draps. J'enfile le jean de la veille, abandonné sur le sol de ma chambre, attrape un t-shirt au hasard sans me soucier de mon allure. Dans la petite salle de bain, je m'asperge le visage d'eau froide, me brosse les dents, passe distraitement une brosse dans mes cheveux encore marqués par la coiffure d'hier. J'enfile mes chaussures, saisis mon sac à main sur le porte-manteau et dévale les escaliers. Arrivée en bas, je dois remonter en vitesse pour refermer la porte que j'ai laissée ouverte, puis repars aussitôt, sautant les cinq dernières marches des cinq étages. Près de la loge, Patrick, le concierge, secoue la tête avant de me faire signe qu'il a déjà sorti mon vélo du garage.Merci, Patrick ! lui criai-je.

- Mademoiselle De Malatya...

Je m'arrête.

Retrouvez votre étincelle. Celle qui illuminait tout l'immeuble avant que cet imbécile ne vienne la troubler.

J'y veillerai, répondis-je doucement.

Maintenant, filez. Avec un peu de chance, vous n'aurez que dix petites minutes de retard.

Je ne réponds pas. Je lui offre simplement un sourire. Patrick est concierge depuis trente ans, m'a-t-il raconté un jour. C'est un vieil homme un peu rond, coiffé d'une belle chevelure blanche clairsemée sur le crâne, mais presque entièrement disparue de sa barbe et de sa moustache. Ses joues pendent légèrement, sa peau est constellée de rides fines. Il a perdu sa fille, qu'il a élevée seul, lorsqu'elle avait seulement dix-sept ans. Ce jour-là, sa vie à lui s'est arrêtée net. Il n'a jamais reconstruit quoi que ce soit après. C'est sans doute pour cela qu'il aime tant discuter avec les locataires, remplir les silences des autres pour ne pas entendre les siens. Ce qui m'a toujours frappée, c'est sa gentillesse obstinée, ce sourire qui refuse de s'éteindre. Il me fait penser à ma patronne. Elle aussi est d'une gentillesse singulière. Une femme à part, presque étrange. Elle a des habitudes déroutantes. Elle passe ses journées en chaussettes, assise par terre la plupart du temps, ne se levant que pour ranger des commandes ou conseiller les clients. Son bureau, perché sur la mezzanine, ressemble à tout sauf à un espace de travail : un vieux tapis, une table japonaise basse, une machine à écrire d'un autre âge, des vinyles qui tournent sans cesse sur un tourne-disque fatigué. Un piano, un sac de frappe et une panière pour sa chatte Aka complètent ce décor improbable. Aka est vieille, au pelage écaille de tortue, mais toujours vive. Elle se promène dans la librairie comme si elle en était la souveraine, grignote parfois les coins des livres, saute dans les cartons dès qu'une commande arrive. À la moindre présence masculine, elle se hisse sur le comptoir, en sentinelle silencieuse, prête à défendre son territoire. Madame Musielak aime son chat plus que tout. J'ai même parfois l'impression qu'Aka est l'unique présence véritable dans sa vie. Aucun compagnon, aucune famille, aucun enfant. Elle semble profondément seule, et pourtant cela ne semble jamais l'atteindre. J'aimerais lui ressembler. Être indifférente. Éteindre mes émotions. Contrôler le monde plutôt que de le subir. Elle dégage une assurance tranquille, une certitude dans ses gestes et ses paroles qui me fascinent. Une froideur apparente, compensée par une chaleur sincère lorsqu'elle s'exprime. Comme si rien ne pouvait réellement l'atteindre. Elle s'intéresse beaucoup à moi, comme à mon collègue, mais nous ne savons presque rien d'elle. Elle ne parle jamais d'elle-même. Et peut-être est-ce là, précisément, sa plus grande force.

The note I keptStories to obsess over. Discover now