Chapitre 1

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Dan

A quoi ça sert d'avoir un cœur de glace quand un brasier tente de le faire fondre de l'intérieur ?

Depuis ma plus tendre enfance, j'avais toujours refoulé mes émotions au plus profond de moi-même. Au début de ma scolarité, et pendant toute la primaire, j'ai subi du harcèlement de la part de mes camarades. C'était toujours le même mot qui ressortait : "mutant". Pour les autres, je n'étais rien d'autre qu'un mutant, un bouc émissaire, une source de curiosité. En effet, je suis né avec une particularité difficile à cacher : j'ai les yeux vairons. Mon œil gauche est couleur noisette, et mon œil droit est bleu glacier. Cette particularité étant rare, les autres m'ont toujours jugé comme quelqu'un de bizarre, de différent. Pourtant, il s'agit juste d'une touche de couleur dans le visage...

J'ai été insulté, moqué, mis à l'écart. Donc j'ai fini par me forger une carapace impénétrable, qui ne laissait rien transparaître de ce que je ressentais. Dans ma famille, on m'a surnommé "le garçon au cœur de glace".

Parfois, il arrivait que je me roule en boule et que je pleure sans m'arrêter. Dans ces moment-là, je me sentais terriblement seul, et j'aurais donné cher pour avoir des yeux normaux. Pour ne m'accoste pas par simple curiosité, pour qu'on ne me juge pas sur une petite différence qui n'aurait rien dû changer à ma vie. A force de m'entendre dire, par les gens de mon âge, que j'étais différent, bizarre, un mutant, avec des yeux moches, j'ai fini par y croire. Et par me demander si j'avais vraiment ma place dans ce monde.

C'est à mon entrée au collège que le harcèlement a cessé. Mes parents et moi avions déménagé dans une autre ville, et j'ai pu prendre un nouveau départ. Mes nouveaux camarades se contentaient de m'observer avec curiosité et de m'ignorer. J'ai fait comme si rien ne me touchait, comme si aucune émotion ne me traversait. J'étais devenu un maître dans l'art de cacher ce que je ressentais. Au début du collège, de nombreuses personnes sont venues me voir pour me poser des questions sur mes yeux. Plusieurs ont voulu devenir amis avec moi. Mais je ne voulais pas être une bête de foire, quelqu'un avec qui on trainait juste parce que j'avais des yeux "stylés". En effet, mes yeux sont passés de "moches" et "bizarres" à "stylés" et "étranges".

Je n'étais pas contre l'idée de me faire des amis, mais j'avais tellement l'habitude de me renfermer quand on me parlait de mes yeux que les autres ont fini par lâcher l'affaire, et ne venaient plus me parler.

A mon entrée en seconde, je réfléchissais sérieusement à mettre fin à mes jours. Pourquoi moi, le mutant au cœur de glace, je resterais dans ce monde où on me considérait comme étrange et où je ne faisais qu'attirer les regards là où je passais alors que je voudrais juste m'effacer ? Je n'avais aucune raison de rester.

Jusqu'à ce que je rencontre cette incroyable personne... Cette personne, que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, qui a su fissurer la carapace que j'avais mis des années à forger. Cette personne qui a su allumer une flamme dans mon cœur de glace, faisant peu à peu fondre la froideur dont je l'avais entouré pendant si longtemps. Cette personne qui a enfin pu voir la personne que j'étais derrière cette façade.

Kalia

Je n'avais jamais été quelqu'un de difficile, un rien m'enthousiasmait. Je pouvais passer des heures à regarder une colonne de fourmis, écouter le bruit des vagues, ou encore admirer le ciel nocturne. Et ce que j'aimais beaucoup, c'était transformer toutes ces merveilles en poèmes. J'ai toujours aimé la beauté de ce qui m'entourait, et le maniement des mots.

Alors ce jour où mon regard a croisé ces yeux, vers le mois de janvier de mon année de seconde, plus rien n'a existé autour de moi. C'était un trésor de la nature, une véritable merveille. Réunir en un regard la chaleur d'un chocolat au coin du feu en hiver, et la froideur de la glace des banquises, je trouvais ça incroyable. Ils m'ont happés, et sont restés gravés derrière les paupières. Je les revoyais dès que je fermais le yeux.

Je n'arrivais pas à penser à autre chose, je désirais tout simplement revoir ces yeux uniques et si beaux... Je voulais voir la personne à qui ils appartenaient. Je les cherchais dans la foule de lycéens, chaque jour, sans succès. Jusqu'au jour où j'ai aperçu un jeune garçon de mon âge assis à l'écart de tous les autres, à l'ombre d'un arbre. Il semblait si seul, et malheureux... Il dégageait quelque chose qui m'a poussée à venir lui parler, lui tenir compagnie. J'avais toujours été dotée d'une grande sensibilité et d'empathie envers les autres, et je ne pouvais pas le laisser seul sans savoir si tout allait bien. Je ne pouvait pas expliquer ce sentiment, mais j'avais comme besoin de lui parler.

Je me suis approchée, et il a relevé la tête. C'était le garçon aux yeux vairons, que je cherchais depuis des jours. Je me suis figée sur place, le regard happé par le sien, comme hypnotisée. J'ai fini par terminer de m'avancer vers lui, les mains tremblantes, et je ne sais toujours pas pourquoi aujourd'hui ces quatre mots ont franchi mes lèvres dans un murmure : "tu n'es plus seul".

Son regard auparavant dur et froid comme la pierre a semblé s'adoucir, et ses yeux ont parcouru mon visage, comme à la recherche de quelque chose qu'il ne comprenait pas. Puis ils se sont embués, et une larme a coulé sur son visage. Il a fini par baisser la tête et partir d'un pas rapide. Je ne comprenais pas. Mais je n'ai pas tenté de le suivre.

Je n'arrêtais pas de repenser à la détresse que j'avais lue dans son regard au moment où il s'était échappé. Je ne pouvais m'empêcher de me demander ce qu'il se serait passé si je l'avais suivi, si j'avais tenté de le rattraper. Ne sachant pas quoi faire, j'ai fini par attraper un papier et un stylo, et par laisser ma main écrire toute seule, sans réfléchir. Lorsque j'ai lu ce que je venais de noter, j'ai lâché mon stylo, le cœur battant, et j'ai glissé le papier dans ma poche, les doigts tremblants.

Le lendemain, j'ai recroisé ce garçon, sous le même arbre. Il a évité mon regard, mais il n'a pas fuit. Nous n'avons prononcé aucun mot, l'un en face de l'autre, puis j'ai fini par plonger ma main dans ma poche et en sortir le papier de la veille. Je le lui ai tendu et suis partie sans attendre de voir sa réaction.

Dan

Les idées s'embrouillaient dans ma tête, comme un nœud de noirceur impossible à démêler. Je ne savais pas quoi faire de ma vie. Je ne savais même pas si j'allais terminer cette année. J'étais assis sous un arbre de la cours du lycée, plongé dans mes pensées sombres, quand j'ai aperçu quelqu'un s'approcher. J'ai relevé la tête. C'était une lycéenne qui venait vers moi. Quand son regard a croisé le mien, elle s'est figée un instant, avant de reprendre son chemin. Elle s'est arrêtée à un mètre de moi, et a murmuré ces quelques mots qui ont semblé résonner en moi. Plus rien d'autre n'existait que cette phrase simple, mais qui m'a ébranlé tout entier. "Tu n'es plus seul". Non, je n'étais plus seul. Elle se tenait là, devant moi, sans me poser de question indiscrète. Son regard était empreint d'une grande sensibilité, et se voulait presque... réconfortant.

J'ai senti ma façade impassible, ma carapace impénétrable se fissurer. J'avais mis des années à la construire, à la perfectionner, et il s'était fallu de moins d'une seconde pour qu'elle vole en éclat. J'ai senti une larme rouler sur ma joue. Mon cœur battait la chamade, je ne savais pas quoi répondre. Alors je me suis levé et je suis parti. J'ai passé le reste de la journée à repenser à ces mots. Qui était cette fille qui les avait prononcé, sans même me connaitre ?

Le lendemain, j'étais de nouveau assis sous l'arbre, comme tous les jours. Et elle est revenue. J'ai évité son regard. Elle n'a pas prononcé un mot. Elle m'a tendu un papier, avant de tourner les talons. Je l'ai regardée disparaitre dans la foule de lycéens qui marchaient avec l'air heureux. Un bonheur qui m'était inaccessible. Mes yeux ont fini par retomber sur la feuille que je tenais entre mes mains. Tremblant, je l'ai dépliée, et j'ai lu le poème qui était marqué dessus.

"Au fond de la glace

J'ai trouvé ma place

Cette couleur noisette

Ne sort plus de ma tête.

Ton regard a allumé

En mon cœur un grand brasier

Et j'aimerais te faire goûter

A un bonheur juste trouvé."

Le poème était signé Kalia. Ce nom avait résonné dans ma tête de longues minutes. Les mots ont semblé imprégner mon être. Un grand brasier. C'était ce qui essayait de faire fondre mon cœur de glace, sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Et c'était cette fille, Kalia, qui l'avait allumé avec ses mots.

Tes yeux de glace et de feuHistorias para obsesionarse. Descúbrelo ahora