Étoile

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Le 3 février, à 22h43, elle avait écrit pour la première fois.

Les mots étaient sortis tout seuls, sans qu'elle les ait vraiment choisis : tu me manques énormément.

Quatre semaines.

Quatre semaines qu'elle n'était plus là, et pourtant son nom s'affichait encore en haut de l'écran, avec ce petit cœur rouge qu'elle avait mis des années auparavant, sans jamais imaginer qu'il deviendrait un jour une épitaphe numérique.
Elle se souvenait avoir tapé ce premier message le pouce tremblant, comme si elle pouvait encore recevoir une réponse. Comme si, quelque part, un téléphone vibrerait, et qu'une voix familière dirait « coucou ma poulette ». Il n'y avait eu que le silence. Mais elle avait continué à écrire quand même.

Les premières semaines, c'était la nuit qui la rattrapait.

Le jour, elle tenait. Elle riait avec ses amies, elle allait en cours, elle faisait semblant que tout roulait. Mais dès que la maison se taisait, dès que les lumières s'éteignaient, tout revenait — le rire de sa grand-mère, ses câlins, sa voix qu'elle sentait déjà, avec horreur, en train de s'effacer de sa mémoire.
Elle avait alors pris l'habitude d'écrire, comme on écrirait dans un journal, sauf que ce journal avait un destinataire. Sa grand mère.
Elle lui racontait tout : les nouvelles lunettes, les soirées de famille où il manquait quelqu'un à table, la peur de ne plus se souvenir du son de sa voix.

Elle lui demandait pardon de ne pas aller bien. Elle lui demandait, aussi, presque en colère, comment on pouvait partir aussi vite, aussi injustement, en laissant un vide que rien ne semblait pouvoir remplir.

Cette année-là fut une année de pertes en cascade. Son parrain d'abord. Puis elle. Puis, en octobre, le chien de la famille s'en était allé à son tour, laissant la maison plus silencieuse encore.

Trois deuils en douze mois, et elle se souvenait avoir écrit, un soir, avec une colère fatiguée :

pourquoi le sort s'acharne sur nous comme ça ?

On a fait un truc de mal ? Elle n'y croyait pas vraiment, à cette idée de malédiction.
Mais la douleur, elle, avait besoin de trouver une forme, une explication, même absurde, plutôt que de rester un chaos informe.

Le premier anniversaire fut le plus dur. Elle l'avait senti arriver des semaines à l'avance, comme un mur qu'on voit grossir à l'horizon sans pouvoir freiner.
Elle avait écrit ce jour-là un texte plus long que les autres, presque un bilan : un an de larmes quotidiennes, un an à porter un masque pour que les autres ne voient pas combien c'était lourd en dessous.
Elle avait raconté l'endroit exact où elle se trouvait quand elle avait appris la nouvelle, un an plus tôt — au beau milieu d'un anniversaire familial, la joie interrompue net par le pire.
Elle avait écrit qu'elle n'avait plus entendu sa voix depuis le 4 janvier, et que cette date-là, elle la connaissait par cœur, comme on connaît une cicatrice.

Et puis, sans qu'elle s'en aperçoive tout à fait, quelque chose avait commencé à se déplacer.

Ce n'est pas que le manque avait diminué — non, il était resté, entier, aussi présent qu'au premier jour, tapi quelque part sous la surface des choses.
Mais la manière de le porter, elle, avait changé. Les messages, peu à peu, avaient arrêté de ne parler que de l'absence. Ils s'étaient mis à raconter la vie.
La première : ses spécialités qui lui plaisaient, un concours d'éloquence auquel elle s'était inscrite, en espérant que ça la rendrait fière, là-haut.
Puis le bac, réussi avec mention, les félicitations qu'elle s'imaginait recevoir.
Puis des études qui l'épanouissaient vraiment, une matière où elle se sentait à sa place.
Puis un concert qu'elle avait attendu depuis toujours, vécu avec ses meilleure amie, avec cette pointe de tendresse pour une blague qu'elles avaient partagée ensemble autrefois

« on sera pas en fosse comme on te disait toujours, mais on vivra bien ce moment. »

Elle continuait de lui dire qu'elle l'aimait, qu'elle lui manquait, extrêmement, tous les jours.
Mais à côté de la douleur, il y avait désormais de la fierté, de la joie, des projets. Elle ne demandait plus seulement à sa grand-mère de revenir. Elle lui demandait, plutôt, de la regarder faire.

Au mariage de sa marraine, trois ans après, elle avait écrit un message différent des précédents.
Plus apaisé, sans être moins sincère. Elle y disait que sa grand-mère était là, d'une certaine façon, qu'on l'avait montrée aux autres ce jour-là, en photo, en souvenir, en anecdote racontée à table.

Elle y disait aussi sa peur, ancienne et toujours un peu présente, que grandir puisse ressembler à un abandon, que faire sa vie puisse rimer avec oublier.
Mais elle avait ajouté, avec une certitude nouvelle : « je ne t'oublierai jamais ».
Ce n'était plus une prière désespérée.
C'était une promesse tranquille, portée par quelqu'un qui avait appris à vivre avec le manque plutôt que contre lui.

C'est peut-être ça, le vrai visage du deuil, quand personne ne nous a prévenus : ce n'est pas une ligne qui descend puis remonte, propre et rassurante.
C'est un fil qu'on continue de tenir, année après année, en apprenant simplement à marcher en le tenant.

Le manque ne s'en va pas. Il change de poids. Il arrête d'être une chape qui écrase tout, pour devenir une présence discrète, presque familière, qui se réveille certains soirs, à certaines dates, devant certaines photos — et qui, le reste du temps, se tient simplement là, quelque part contre la poitrine, comme une preuve d'amour plus que comme une plaie ouverte.

Elle avait cessé, avec le temps, d'écrire pour demander à sa grand-mère de revenir.
Elle écrivait pour lui raconter.
Pour continuer, d'une certaine façon, la conversation qu'elles avaient commencée bien avant, quand une voix au bout du fil disait encore « coucou ma poulette ».
Chaque examen réussi, chaque étape franchie, chaque grand pas dans sa vie, elle continuait de les lui dédier, comme on allume une bougie.
Moins pour combler l'absence que pour honorer ce qui reste : l'amour, intact, qui n'a pas eu besoin d'une présence physique pour continuer d'exister.

Le manque, lui, n'a jamais menti. Il est resté d'une honnêteté brutale, à chaque anniversaire, à chaque Noël, à chaque fois qu'elle aurait aimé décrocher son téléphone pour de vrai.

Mais à force d'écrire, mois après mois, elle avait fini par comprendre une chose simple, presque évidente, et pourtant si difficile à accepter au début :

on ne guérit pas d'un tel amour.

On apprend seulement à le porter autrement.
Et elle, en particulier, l'avait fait à sa façon.

En continuant d'écrire à une étoile, certaine, malgré tout, que quelque part, sa mamie continuait de la lire.

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