La grande maison de campagne était rythmée par un air familier. Du saxophone, du piano, et une voix de crooner presque aussi cliché qu'un personnage principal de film de Noël. Dans la cuisine, une dame chantonnait cet air. Une robe large, des cheveux tressés et un air déconnecté, mais à la fois si concentrée sur sa tache de l'instant: Réparer cette foutue guirlande.
Il y en avait partout, des guirlandes. Noël approchait, il semblait bien qu'on était le 21 Décembre, que l'hiver approchait et qu'un nuage menaçant annonçait la tombée de la neige, comme une épée de Damoclès qui retarderaient tous les avions. En fond, les informations à la télé parlaient de ces vols retardés, pour la neige, pour la conjoncture internationale qui faisait rage sur tous les plateaux télé plus encore que dans la réalité.
Ici, dans cette campagne du nord de la France, on se croyait intouchable: maintenant jusqu'en Europe de l'Est, des attaque, d'individus cannibales contaminés par une rage inhumaine, se comptaient par milliers et se répandaient comme une traînée de poudre.
De poudre. Le gâteau. La dame abandonna le noeud dans sa guirlande et s'avança vers le four. Le petit berger australien dans son fauteuil releva la tête en s'étonnant de l'énième râle de la décoratrice. Et au-delà de cela, il avait senti une présence, une nouvelle, dans la pièce.
Une présence d'à peine vingt ans, mais déjà envahie de cheveux blancs, d'un style à se coiffer un réveil à la semaine et plus jamais. Ce jeune homme s'était arrêté un instant pour observer une vidéo publiée sur Instagram, maintenant diffusée en prime time devant des chroniqueurs qui se croyaient tout autant à l'abri dans leur building parisien, sous leurs projecteurs. Sur cette vidéo, on voyait un homme de 40 ans, grand, fort, poilu, et qui criait fort, un serbe, qui criait à d'autres hommes de s'éloigner de sa famille. Trois agriculteurs aux marcels pitoyables tâchés de sang. Leur bouches aussi étaient ensanglantées. L'un d'entre eux avait, en toute description telle que l'on ne pourrait la simplifier, les tripes à l'air. Un autre avait la peau du cou qui se faisait la malle, et le dernier avait littéralement une tête de déterré. Mais malgré ça, ils se mouvaient presque naturellement. Faiblement, la gueule en avant et la bouche ouverte comme s'ils pouvaient déjà croquer leur vis-à-vis héroïque. Mais, alors que la caméra avait voulu zoomer sur eux, déjà elle devait filmer à nouveau la scène en général: sous les cris, l'homme se faisait mettre à terre, et ces trois menaces plantaient leurs dents dans sa chair. La vidéo était floutée, mais l'horreur était suffisante pour que la décoratrice n'intervienne et ne coupe la télé.
« T'as pas d'autres conneries pour t'hypnotiser, mon loulou?
-C'est quand même inquiétant, toutes ces histoires, tu ne trouves pas?
-Ben, c'est sûrement encore une drogue de Dubai qui se répand au moyen orient.
-Mais il y a des cas partout dans le monde! Il y a des vidéos partout sur les réseaux!
-C'est de l'IA. Tu travailles dans le numérique, tu devrais reconnaître!
-Mais c'est pas de l'IA, maman! Ils ferment les sorties des aéroports en France, d'ailleurs, par peur d'importer le virus. Parce que d'ailleurs, c'est un virus.
-Leire risque déjà d'arriver en retard à cause de la neige, tu devrais aller chercher ta soeur à l'aéroport, s'il te plaît ».
Ben suivit sa mère jusqu'au coeur de la cuisine. Il grimaça devant ce nain de jardin lutin, moche, qui lui faisait peur depuis son plus tendre âge. En plus, son bonnet faisait mal, il avait été remplacé après avoir était mordillé par le chien, et maintenant, son bout pointu aurait pu tuer un homme...
Lui, il s'appelait Benjamin car il était le benjamin de la famille. Cela avait fait rire son père à la naissance, belle ironie. Sa mère, elle, avait considéré que lui donner ce nom était un outil pour forcer l'univers à accepter qu'il serait le dernier de la tribu: il n'était pas désiré.
Inconscient de cette dernière information, il suivit sa mère jusqu'en cuisine, ronchonnant un peu dans ses moustaches:
« Et son mec peut pas venir la chercher?
-Tu sais très bien qu'il sera en retard. À son habitude.
-Pour aller chercher sa chérie chérie à l'aéroport après qu'elle lui ait manquée pendant des mois?
-J'ai essayé de le contacter tout à l'heure. Il a répondu en m'envoyant un lien spotify pour écouter Feliz Navidad.
-Ça doit être de l'humour de prof, tu sais ».
Elle, qui était médium, haussa les sourcils, en signe d'une approbation certaine. Il était plus facile de comprendre les esprits encore que les professeurs.
Benjamin, un peu gêné de la conversation, observa en direction de la télévision. Il aurait juré lire le titre d'une ville française qui s'affichait. Sa mère remarqua son inquiétude, alors elle reprit un ton enjoué:
« Tu penses quoi de la décoration? Ton père devait m'aider, mais il est parti à la déchèterie.
-Mais c'est fermé?
-Tête en l'air, laisse-le faire ».
Rien à répondre, Ben se contenta de sourire. À nouveau, il refronça bien vite ses sourcils pour se donner un air sérieux:
« Leire ne va pas être contente. Elle voulait décorer avec toi.
-On a gardé le sapin pour le faire avec elle, c'est déjà bien, non?
-C'est toi qui sais. On est censé le faire quand?
-Dès quelle arrive, alors vas-y!
-On aura tout le monde?
-J'en sais rien, ton frère est sorti pour rejoindre des amis, alors on verra bien s'il est là. Tu sais comment il est.
-Il est sorti aussi?! ».
L'exclamation soudaine du fils fit sursauter la mère. Elle lâcha son câble sur le coup, manqua de peu de s'énerver, masquant ses nerfs tendus comme elle parvenait encore à le faire. Elle sentait ses yeux trembler, alors elle fronça à son tour ses sourcils, et regarda son fils avec une tendresse qui avait tout d'une oxymore au reste de son expression:
« T'es obligé de crier comme ça?! ».
Benjamin se fit excuser en ramassant le fil de la guirlande au sol. Le calme regagnait l'espace, devenant presque oppressant. Le cd jazzy était terminé, les fêtes s'effaçaient, le chien dressait ses oreilles.
« Désolé, maman. Mais, tu n'as pas peur?
-Peur? Je sais que tu regardes les infos, ils l'ont bien dit, on n'a rien à craindre. Peut-être pour le moment, mais ce sera suffisant pour que tout le monde rentre à la maison. Ton père, ton frère, et ta soeur. Je m'occupe des préparatifs, va la chercher.
-Tu es sûre que tu ne sens pas quelque chose?
-Je suis médium, pas diseuse d'aventure. Tu es bien meilleur que moi quand il s'agit de se jouer les cassandres.
-Si tu sentais quelque chose...
-Je ne sens rien ».
Ben tenta une dernière approche, en chuchotant comme pour donner un ton encore plus dramatique à la scène, car lui sentait bien que sa mère pouvait lui apporter des réponses:
« Ces gens sont censés être morts.
-Ce ne sont que des malades cannibales.
-Qui transmettent un virus en bouffant des gens. Et, la télé ne montre pas tout, certaines personnes auraient dû ne jamais pouvoir se remettre d'une attaque, et par cette maladie, ou j'en sais rien, ils se...
-Je ne sens pas de personnes mortes qui se réveillent. Va chercher ta soeur, je termine les préparatifs.
-Tu as peur, c'est pour ça que tu veux qu'on se dépêche de rentrer.
-Ben, mon loulou, il y a des cannibales qui se rapprochent petit à petit des frontières françaises, alors j'aimerais qu'on se confine. Qu'on ne risque rien, ensemble. En famille.
-J'y vais, maman, compte sur moi.
-Fais attention à toi ».
Ils auraient voulu se dire un dernier je t'aime, mais celui-ci aurait trop eu un air d'adieu innassumé. Une menace planait, et le temps pressait, alors Ben courait.
Sous une légère brise, ses chaussures firent un grand bruit sur les cailloux de l'allée. Pour une fois, le berger australien ne lui courait pas après, mais se rapprochait de sa maîtresse, occupée à se ronger frénétiquement les ongles, les larmes au bord des yeux.
Benjamin s'installa au volant d'une vieille Austin mini 100, tourna la clé dans le contact, ouvrit le portail électrique, et s'engagea dans l'allée de campagne où la maison décorée se trouvait. Aucun voisin n'errait dans son jardin, aucun bon temps n'était à prendre.
Celle qui restait seule, dans cet abri, tandis que toute sa famille pouvait faire face à un danger à tout moment, entendit alors des chiens aboyer. D'habitude, ils se seraient répondus en un concert canin interminable pour tout le voisinage, mais pas cette fois. Certains voisins avaient eux-mêmes fermés la gueule de leur bête, quitte à risquer la morsure.
Aujourd'hui, même le berger australien de la famille avait aboyé. Une fois, pas plus, mais c'était déjà anormal.
Une larme de peur, unique, cavalière et bravant l'interdit qu'elle s'imposait, roula sur la joue de la médium, de la mère de famille. Elle avait encore des préparatifs.
Mais le voisinage avait déjà changé. En ce jour, tout semblait changer, comme si tout s'apprêtait à ce que rien ne soit plus jamais comme avant.
Noël ne serait pas comme les années précédentes. Ce nain de jardin lutin ne serait certainement pas le plus effrayant désormais. Cette journée n'allait rien avoir de commun avec une autre journée festive, non, en définitive, ce n'était pas une histoire de Noël.
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Pas une histoire de Noël
ActionCette année, la famille ... va devoir remplacer les lutins et les sucres d'orge par les créatures horrifiques et les clés à tuyau modèle lourd, s'ils veulent fêter les célébrations hivernales, ou au moins, y survivre.
