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Clair-obscur

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Sans même l'avoir prémédité, ma vie a basculé en une fraction de seconde et un coup de frein tardif. Comme quoi, la vie, c'est une sacrée saloperie, d'un cynisme à vous faire grincer des dents.

La masse inerte git sur l'asphalte humide. Je tâte le corps sans vie du bout de ma chaussure. Pour être sûre. Au cas où. Mais aucun miracle ne surgit et je reste là, les bras ballants, mon pied essayant vainement de réanimer le défunt.

Ma voiture fume encore de sa collision impromptue, les traces de pneus bien visibles sur le goudron. Les portières ouvertes aux quatre vents hurlent leur impuissance face à la scène chaotique que j'ai créée.

Mon premier mort, tiens. Ma première véritable expérience de la vie et de ses limites. Cruelles, d'ailleurs, il faut bien le dire.

Est-ce que ça se note sur un CV ? J'aurais bien besoin de formations complémentaires.

Le vent crie entre les arbres, j'entends ses ricanements dans l'air qui me fouette la peau. A croire que je l'ai bien cherché. Peut-être, qui sait.

Comment est-ce arrivé ? Est-ce indiqué sur une quelconque notice qu'il ne faut jamais quitter la route des yeux lorsque l'on prend le volant ? En petites lettres, en bas d'une page noircie, à côté d'un astérisque presque invisible. J'y regarderai à deux fois, si j'en ai l'occasion.

Je suis figée mais je tremble. J'ai l'impression d'avoir tout oublié. Je ne ressens rien d'autre qu'un immense vide au fond de la poitrine. La même absence qui m'accompagne chaque jour. Rien de plus, rien de moins. Comme si ôter la vie n'était qu'un détail en somme. Ou est-ce moi, qui me traîne déjà depuis des années ? Plus vraiment vivante, mais pas encore morte.

Est-ce que ça m'aiderait de voir le visage inanimé ? Est-ce que je ressentirais enfin quelque chose ?

L'obscurité est partout sur cette route de campagne. Jusqu'aux tréfonds de mon cœur. Pourquoi a-t-il fallu qu'une âme esseulée se promène à une heure aussi tardive, au moment même où mes yeux se posaient sur l'écran de mon téléphone ? L'appareil a émis sa sonnerie habituelle et son nom s'est affiché. En lettres noires. En lettres grasses, infâmes.

Je ne pensais pas qu'il me recontacterait.

Foutu timing.

Moi aussi, à une époque je me baladais dans les routes de campagne fleuries. C'était avant. Avant que les fleurs ne fanent et que les couleurs ne disparaissent.

Je ne vois plus qu'en noir et blanc.

Je glisse les mains dans mes poches, à la recherche d'une solution. Je ne trouve rien d'autre qu'un vieux mouchoir déchiré. Je marche sur un fil, prête à basculer d'un côté ou de l'autre. C'est ça, faire un choix : tomber dans l'inconnu sans possibilité de retour en arrière. S'écraser, se perdre.

Je n'aime pas choisir. Je n'ai jamais voulu trancher. C'est d'ailleurs ce qui l'a poussé à partir. Ou alors c'était l'érosion de mes sentiments. Mon manque d'objectif. Ma lassitude de la vie. Un peu des trois, aussi.

Je m'assois près du corps désarticulé, les genoux croisés. Un liquide noirâtre s'étale autour de sa tête comme une couronne morbide.

J'aurais aimé que ce soit moi.

Voilà, c'est dit.

Un silence assourdissant suit ma déclaration. Même le vent se tait. Comme s'il ne savait pas quoi faire de ma détresse.

Un hululement brise ma solitude. Juste un instant volé à la nuit.

Je me penche vers la vie qui s'étiole. Mes doigts se referment sur l'épaule tournée vers le sol. Tiens, j'ai le même blouson rayé, je n'avais pas fait attention. Celui qu'il m'avait offert, l'autre.

Les regrets tentent de se frayer un chemin jusqu'à moi mais je les repousse. À quoi bon, de toute façon. La porte est fermée depuis si longtemps que les gonds sont rouillés et la serrure condamnée.

Je fais basculer la silhouette sur le dos. Dans le clair-obscur de la nuit, ses traits restent brumeux. Néanmoins, je vois ses cheveux clairs maculés de sang séché. Son visage est ravagé, marqué par la brutalité de l'impact. J'arque un sourcil ; je devais vraiment rouler vite. Je ne sais pas, je ne sais plus.

Les nuages se dissipent et la lune prend toute la place. Auréolée de lumière, la scène m'apparaît sous un jour nouveau. Mon esprit se remet à l'endroit et je vois. Je me vois moi.

Étalée sur le bitume, ma silhouette se découpe dans la nuit. Tel un pantin désarticulé, mes membres sont tordus dans des angles inhabituels. Aucun souffle, aucun battement de cœur.

Rien. Le néant.

J'entends le moteur d'une voiture rugir. Mes yeux suivent de loin la fourgonnette qui s'éloigne, phares éteints. Pas de regard en arrière.

Ce n'était pas la mienne finalement. Je n'ai tué personne. Si ce n'est moi, mais est-ce réellement ma faute ?

Le sourire aux lèvres, mon âme réintègre mon corps. Les deux entités se fondent l'une dans l'autre, se retrouvent comme deux amants séparés trop longtemps.

Le vide qui m'oppressait la poitrine disparaît.

Je m'enfonce, retourne à la terre d'où je viens. Mes mains agrippent des racines, caressent la mousse humide. Ma peau se dissout, s'intègre à la tourbe poisseuse.

Enfin, je suis de retour.

Là où tout a commencé.

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