Tout a commencé au Brume. Un café, un ordinateur, une fatigue que je n'arrivais plus à cacher.Et puis lui.L'inconnu qui a fait dévier ma journée d'un simple regard.
Ordinateur sous le bras, je m'installais dans mon café préféré, « Le Brume », à 5 minutes de chez moi. J'aimais cet endroit, avec sa lumière tamisée, ses grandes baies vitrées et les suspensions mêlant bois clair et laiton. Les murs clairs en béton ciré étaient agrémentés d'affiches d'artistes ou de films.
Malgré le brouhaha des conversations et le tintement des tasses, je me sentais étrangement bien. La clientèle était variée mais discrète, un mélange d'étudiants, d'habitués et de touristes qui semblaient flotter dans une même bulle feutrée.
Ce matin-là, j'avais décidé de fuir mon bureau glacé et monotone. Ces deux dernières semaines j'avais travaillé sur un dossier particulièrement complexe avec mon directeur. Nous avions passé de longues heures à plancher sur une réunion de présentation. Aujourd'hui, je devais finaliser cette démonstration. Je savais que cela allait me prendre la journée, j'avais donc pris la décision de changer d'environnement de travail. Cependant, je sentais de plus en plus que ce travail n'était pas fait pour moi. Il servait à payer mes factures mais pas à satisfaire mes envies, et cette pensée revenait désormais avec l'insistance d'un murmure que je n'arrivais plus à ignorer.
À mon troisième café, je levai les yeux de l'écran et surpris une scène : près du mur du fond, un homme, bonnet noir enfoncé sur la tête, casque sur les oreilles, pianotait sur son ordinateur. Devant lui, une tasse vide. Le serveur, torchon sur l'épaule, s'approcha, visiblement agacé.
— Monsieur, vous reprenez autre chose ou vous libérez la table ? demanda-t-il, d'une voix polie mais ferme.
L'homme releva la tête, déconcerté. Ses sourcils se froncèrent, il ôta son casque, puis il hocha vaguement la tête, comme pour dire « oui ». Son regard était sombre mais étonnamment perplexe.
Je n'hésitai pas longtemps et m'approchai. Je ne savais pas trop pourquoi je faisais ça, mais je sentais que la situation pouvait facilement déraper sans raison valable.
— Bonjour*, lui dis-je en anglais car je me doutais qu'il n'avait pas compris ce que le serveur lui avait dit. Le serveur voudrait savoir si vous commandez autre chose. Sinon, il doit récupérer la table. J'avais utilisé la langue de Shakespeare instinctivement et la suite me prouva que j'avais eu raison.
Il me sourit, soulagé.
— Oh, merci, je n'avais pas compris. Oui, je vais reprendre un café...
Son anglais était teinté d'une musicalité que je ne reconnaissais pas, une cadence douce, presque chantée. À ce moment-là, son ventre gargouilla. Je ris doucement.
— Et peut-être un croissant ?
Il acquiesça, amusé. Je transmis la commande au serveur, qui repartit non sans marmonner son mécontentement. Quand je me retournai, l'inconnu avait fermé son ordinateur et ses yeux, brièvement, comme pour reprendre son souffle, comme si ce simple échange l'avait ramené à la surface.
— Vous semblez épuisé... Le café vous fera du bien, soufflai-je. Je n'avais pas pour habitude d'aborder les gens de cette façon, étant d'une nature très timide et pourtant quelque chose en lui m'avait poussée à franchir cette barrière invisible que je gardais d'ordinaire si haute.
— Oui, et encore merci. Je ne voulais pas le contrarier. Il semblait vraiment embarrassé d'avoir pu l'importuner, comme s'il s'excusait de ne pas comprendre le français.
— Pas de souci. Les serveurs aiment que les clients consomment s'ils restent. J'en suis déjà à mon troisième café, ajoutai-je avec un clin d'œil. Et puis, il n'a pas vraiment fait d'effort pour que vous puissiez le comprendre. Je sentais qu'il fallait lui faire comprendre que le problème ne venait pas de lui.
VOCÊ ESTÁ LENDO
Entre scène et sentiments
RomanceAu Brume, le hasard a fait se rencontrer Angélique et Ji-Min. Elle cherche un souffle nouveau dans un quotidien terne. Il a tout pour lui, sauf l'essentiel : une vie à lui. Au fil de leurs échanges, un lien va se tisser, mais jusqu'où vont-ils aller...
