La noire marée

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Commande 84. Le ticket électronique vibra une dernière fois avant de s'éteindre dans la main de l'homme en veste rayée. Un blanc crème fendu par des lignes verticales, comme la gaufre qu'il allait chercher, striée de pâte à tartiner. Au-dessus du comptoir, des lettres ivoire défilaient lentement dans une lumière fade. L'odeur du sucre et du beurre montait jusqu'aux verrières du plafond, mêlée à la vapeur qui se dégageait des fourneaux. Quelque part derrière les cuisines, un vieux morceau de jazz crachotait depuis un gramophone moderne dont personne ne connaissait vraiment l'âge. Ici, on mélangeait le futur au passé.

Revecourt respirait autour de lui. Cet endroit inspirait une nostalgie qu'aucune génération ici n'a connu. Une époque révolue et seulement contée dans les livres. Il y avait dans cette galerie quelque chose d'irréel, une douceur intangible que même les visiteurs réguliers n'arrivaient jamais à expliquer. Les gens parlaient bas ici. Pas parce qu'on leur demandait de le faire, mais parce que le lieu lui-même semblait absorber les voix trop fortes. Les pas se perdaient dans les tapis rose bonbon. Les lustres suspendus baignaient les allées d'une lumière faible semblable à un coucher de soleil permanent.

On racontait parfois que Revecourt avait été construit pour donner l'impression d'un souvenir. Et ce soir-là, plus que jamais, c'en était un. Assis sur un banc de bois, dégustant son dessert à la cuillère, l'homme regardait le monde tourner autour de lui.

Les façades des boutiques mêlaient le blanc nacré aux dorures pâles de la Belle Époque. Des colonnes délicates soutenaient des balcons couverts de glycines artificielles. Les vitrines exhibaient des montres astronomiques, des robes cousues à la main, des automates silencieux et des pâtisseries si parfaites qu'elles semblaient irréelles. Un futur dont leurs ancêtres rêvaient. Un futur qui avait le goût de la paix.

Même les médecins de Revecourt avaient des cabinets élégants, tapissés de bois clair et de velours rose fané. Ici, rien ne paraissait superflus. Personne ne s'était jamais vraiment plaint de cette galerie. C'était la définition même de la perfection.

Un couple âgé riait doucement près d'une fontaine intérieure où nageaient des poissons. Des enfants couraient autour des tables d'un salon de thé pendant qu'un pianiste jouait sous une vitre immense où la pluie dessinait de longues traînées argentées. Parce qu'il pleuvait dehors. Une bruine calme, qui réconfortait ceux qui se tenaient à l'abri, ici, bien au chaud.

Chaque boutique diffusait sa propre odeur :
celle d'un chauffage doux, le parfum de cuir neuf, les effluves des alliages vernis. Il y avait aussi la cannelle, le café, les senteurs poudrées des librairies anciennes. L'eau de Cologne des passants.

Il connaissait cet endroit depuis des années, et pourtant il avait parfois la sensation étrange d'y entrer pour la première fois. Comme si Revecourt changeait selon l'humeur de ceux qui le traversaient pour que l'on s'y sente comme chez soi. Mieux que chez soi.

Au centre de la galerie, une immense horloge florale battait silencieusement les secondes. Alors que le temps défilait lentement, le jeune homme explorait le deuxième étage avec un sincère sourire aux lèvres. Il s'arrêta finalement près de la rambarde, s'accoudant dessus pour regarder la foule. De cette hauteur, cela ressemblait à une ville miniature protégée du monde extérieur. Un cocon lumineux au milieu d'une époque sur le point de disparaître.

Puis il le vit.

Cet éclair vif, traçant une ligne dans le ciel peint d'étoiles. L'orage gronda quand le morceau de jazz se termina. Un tonnerre si fort qu'il fit taire tout le monde de stupeur. Pendant un instant, la galerie toute entière sembla retenir son souffle. En contrebas, et l'homme à la gaufre le regardait, il y avait un type, encore mobile, ignorant la situation.

Le Grand DeuilStories to obsess over. Discover now