La berline lettrée au nom de la compagnie de taxi maintenait sa vitesse de croisière. À son bord, une Audrey Ann Roussel de merveilleuse humeur, comme si le décalage horaire et le planning à venir ne l'affectaient pas.
La propreté du taxi la surprit. Pas de tache sur les bancs ni de gravier au sol. Une discrète odeur de citron ajoutait à l'impression de netteté et la musique choisie, classique, donnait une bonne ambiance. Même la plaque montrant la photo et l'identité du conducteur étincelait. Était-ce de son plein gré qu'il prenait soin de son environnement de travail ou son patron l'y obligeait? À en juger par son humeur, la question se répondait d'elle-même.
Le chauffeur regardait droit devant lui, les sourcils froncés. Audrey se mit au défi d'atténuer son air rébarbatif.
— Dites-moi, vous aimez conduire tard?
— Oui! La circulation est fluide, même lors des travaux. Les passagers sont moins stressés qu'aux heures de pointe, ils sont plus agréables, donc au final ils donnent plus de pourboire.
— Vous avez une prime de nuit?
— Bof! Niveau avantages, ça ou rien, c'est pareil.
— Travailler de nuit, ça peut faire peur, non?
— De jour, de nuit, ici ou ailleurs, c'est du pareil au même. Ni pire, ni mieux.
— Avez-vous voyagé beaucoup pour le savoir?
— Pas tant, mais les autres chauffeurs m'en parlent. J'ai fait le taxi à Montréal, il y a longtemps, et je n'ai pas noté de différence à ce niveau.
Ce qui expliquait son français dépourvu d'accent anglophone. Audrey lut le nom de son compagnon de route sur la feuille d'identification.
— Loin de moi l'idée de vous juger, Dave, mais j'ai une question personnelle pour vous.
— Personnelle? Rien de trop intime, j'espère?
— Qu'est-ce qui vous a mené à faire ça?
— À part un cours de conduite, ce métier ne demande aucune autre formation.
— Et pourquoi ici? Pourquoi ne pas être resté dans la Belle Province?
— Heu... bien... comme beaucoup de gens, je n'aime pas la neige.
Audrey approuva en ajoutant que si on ne pouvait pas apprivoiser la saison hivernale, on n'y trouverait en effet jamais notre compte.
Dave se détendit et regarda sa passagère à travers son rétroviseur. Elle souriait en regardant le paysage défiler. Il se racla la gorge et lui demanda ce qu'elle faisait dans cette ville.
— J'ai une petite... disons, une tournée de nuit à faire. Ensuite, je retourne d'où je viens.
— Et vous venez d'où?
— Boston, mentit-elle.
Malgré l'appréhension de la réponse, Dave ne put s'empêcher de lui demander dans quel domaine elle travaillait. Parce qu'il en avait vu souvent, surtout à cette heure, il l'imagina faire le métier d'escorte et, sans savoir pourquoi, ça le dérangeait un peu.
— Je dois régler les derniers détails de contrats d'import-export chez quelques clients. Et comme les gros bonnets de l'entente se trouvent à Dubaï, on se plie à leur horaire.
— Il faut ce qu'il faut, conclut Dave, soulagé.
Après un moment de silence au cours duquel Audrey vérifia des informations sur son cellulaire de travail, elle prit le bagage laissé par Carlos. Elle transféra quelques items dans son sac à bandoulière tels qu'une bouteille d'eau, un pot de pilules, des serviettes, des bouteilles remplies de liquides différents et un étui contenant son arme à feu de prédilection. Elle sortit son uniforme de travail, soit une robe verte emballée sous vide. Sans prévenir, elle ôta ses souliers, son pantalon et son chandail. Dave ne se montra aucunement incommodé par le changement de sa passagère; c'était souvent arrivé, des meilleures scènes, et des pires aussi. Par contre, il ne put s'empêcher de jeter quelques coups d'œil. Les dessous en dentelle noire offraient un beau rendu avec la peau foncée de la jeune femme. À travers le rétroviseur, il remarqua un tatouage au niveau du deltoïde droit : une fleur faisant office de carapace de tortue.
Audrey enfila son vêtement de soirée, une robe chic et décontractée qui semblait dire « on fête, mais on doit quand même faire des affaires ». Elle échangea ses Converse pour des souliers mieux assortis à son nouvel ensemble. Ce petit spectacle plaisait au chauffeur, et lorsqu'Audrey détacha ses cheveux pour les laisser tomber sur ses épaules, il en eut le souffle coupé, si bien qu'il fut déçu d'arriver à destination. Il attendit que sa cliente finisse de transférer des trucs de son sac à la grosse sacoche et vice-versa.
Après quoi, Audrey se pencha vers le conducteur.
— Écoutez, comme je vous ai dit, j'ai quelques clients à voir. J'aime bien votre taxi et j'ai envie qu'on passe une bonne nuit. Vous voulez bien me conduire à tous mes rendez-vous? Dites-moi, combien gagnez-vous par nuit, normalement?
Dave hésita, incertain de comprendre la demande de sa cliente. Être son chauffeur privé? Ce n'était pas permis par son patron. Néanmoins, ce n'était pas l'envie qui manquait. Il lui donna la moyenne de ses recettes. Audrey sortit de l'argent de son sac.
— Pour la peine, je vous offre neuf cents dollars américains. Et cent de plus si je n'ai pas à courir une fois de retour à l'aéroport.
Dave repensa au règlement de la compagnie, qu'il trouva momentanément ridicule. Il s'agissait d'une offre extrêmement tentante, pour autant que le kilométrage entre les destinations demeure raisonnable. Aucun doute sur le fait que ça pourrait être une belle nuit sans trop de cassage de tête. Mais le règlement était le règlement, et il tenait à le respecter par-dessous tout, surtout depuis deux ans.
Audrey usa de son plus beau sourire et tenta de le convaincre en adoptant un ton plus convivial et personnel.
— Comme tu seras mon chauffeur privé, j'offre même le midnight snack. Si tu t'inquiètes pour ton superviseur, laisse tourner le compteur. Si le montant dépasse ce que je t'ai offert, je payerai la balance. Sinon, ce sera ton tip.
Finalement, Dave céda. Audrey lui donna la moitié d'avance et promit le reste à la fin de la tournée.
— Au fait, je m'appelle Audrey. Enchantée, Dave.
Elle sortit en le gratifiant de son regard le plus sympathique. Ne pouvant rester en double file, le taxi se gara dans la ruelle juste à côté.
Audrey grimpa les escaliers de l'immeuble d'appartements. Fière d'elle, elle était quand même surprise que ce petit jeu de séduction ait fonctionné. Que ce succès soit attribuable à ses talents ou à la liasse de billets, l'important restait que son plan suive son cours.
Tout en se déplaçant, Audrey observa autour d'elle. Ce bloc avait le potentiel de devenir un motel de luxe ou un hôtel de suites à prix modestes. Madame Lynn lui avait au moins appris ça de bien : repérer les opportunités immobilières. Plus qu'un autre étage et elle en aurait terminé avec cette première cible.
Elle arriva à la porte convenue, cogna et mit sa main dans son sac à bandoulière. On lui cria d'entrer. Ce n'était pas ce qu'elle prévoyait, mais elle improviserait. Elle pénétra donc et vit le futur mort avachi dans un sofa. Lorsque ce dernier aperçut une charmante Vietnamienne, il se leva pour mieux l'accueillir. Audrey aurait préféré de loin qu'il reste assis mais, encore une fois, elle ferait avec. Avant qu'un autre facteur malencontreux ne modifie ses plans, la tueuse sortit son arme et la pointa vers l'homme en face d'elle. Laissant voler sa canette de bière et son TV dinner, il courut à l'autre bout de l'appartement. Dans la chambre à coucher, il tentait de s'échapper, la moitié du corps à travers le cadre de fenêtre. Audrey tira trois coups de feu, provoquant sa chute dans le vide. Un bruit de métal qui se tord se fit entendre. La jeune femme jura tout bas et alla voir. Le corps de sa cible gisait sur le toit d'un taxi.
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Tracé de nuit : un contrat d'Audrey
ActionLisez un chapitre complet et un extrait du prochain roman d'Audrey ''Tracé de nuit''. Bientôt disponible
