Chapitre 1 je vais mourir

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Je suis en train de mourir, à tous les sens du terme. Pas juste le corps qui lâche, non. C'est tout : l'âme qui s'effrite, les rêves qui s'éteignent, et cette putain de vie qui n'a jamais vraiment commencé. Allongée sur ce lit d'hôpital, avec le bip incessant des machines qui me rappelle que je suis encore là – pour l'instant –, je fixe le plafond blanc, craquelé comme ma tête. Les néons bourdonnent, et l'odeur de désinfectant me donne envie de gerber. Deux semaines plus tôt, j'étais en cours, à essayer de suivre un truc sur l'histoire de France que je connais déjà par cœur, et bam. Crise cardiaque. À seize ans. Les profs ont paniqué, les pompiers m'ont trimballée dans les escaliers parce que ce lycée de merde n'a même pas d'ascenseur. Et maintenant ? On m'annonce que mon cœur est une bombe à retardement. Un an, si tout va bien. Si tout va bien. C'est presque drôle, non ?

Je cligne des yeux, et la pièce se met en focus. Les rideaux tirés laissent filtrer une lumière grise, celle d'un après-midi pluvieux à Paris, ou peu importe où on est. Mon bras est criblé de perfusions, et il y a une infirmière qui entre, avec son air professionnel qui pue la pitié à dix kilomètres. "Sephyara ? Tu es réveillée ?" Sa voix est douce, trop douce, comme si j'allais me briser si elle haussait le ton. Je hoche la tête, à peine, et elle s'approche, vérifie les moniteurs. "Le docteur va venir t'expliquer. Repose-toi en attendant."

Expliquer quoi ? Je sais déjà. J'ai entendu les murmures quand j'étais à moitié dans les vapes. "Insuffisance cardiaque avancée. Pronostic réservé." Réservé, mon cul. C'est la fin, point. Mais au lieu de m'effondrer, de chialer comme une gosse – ce que je suis, techniquement –, je sens une espèce de calme froid m'envahir. Mourir ? Ouais, pourquoi pas. Au moins, ça met un terme à tout ce bordel. La vie en foyer, les familles d'accueil hypocrites qui te traitent comme un chèque sur pattes, les assistantes sociales qui défilent sans un au revoir. Ma mère qui s'en bat les couilles, mon père fantôme. Et moi, au milieu, autonome depuis que j'ai appris à lacer mes chaussures toute seule à quatre ans. Noire de peau, cheveux crépus lissés jusqu'aux épaules, petite taille que je déteste, poitrine trop généreuse pour mon âge. Mature, qu'ils disent. Solitaire, surtout. Pas d'amis vrais, parce que qui voudrait savoir la vérité ? Que je suis une pupille de l'État en sursis, une orpheline de fait sans l'être officiellement.

La porte s'ouvre à nouveau, et voilà le doc. Un type dans la quarantaine, blouse blanche impeccable, lunettes perchées sur le nez. Il s'assoit au bord du lit, comme si on était potes. "Sephyara, je suis le docteur Moreau. Comment te sens-tu ?"

— Fatiguée, je marmonne, la voix rauque à cause du tube qu'ils m'ont enlevé.

Il hoche la tête, feuillette son dossier. "Tu as fait une crise cardiaque en cours. On t'a stabilisée, mais les examens montrent une cardiomyopathie sévère. Ton cœur est affaibli, et sans traitement intensif..." Il marque une pause, cherche ses mots. "Le pronostic est d'environ un an, avec des médicaments et un suivi strict. Peut-être plus, si on trouve un donneur pour une greffe."

Un an. Putain. Je fixe ses mains, propres, manucurées. Les miennes sont abîmées, ongles rongés. "Et si je refuse les traitements ?"

Il fronce les sourcils. "Pourquoi refuserais-tu ? Tu es jeune, Sephyara. On peut lutter."

— Lutter pour quoi ? Pour retourner au foyer, attendre que l'aide sociale me largue à dix-huit ans comme un déchet ? Non merci.

Il soupire, pose le dossier. "Écoute, je sais que ta situation est compliquée. Ton éducatrice est en route, on va en discuter ensemble. Mais pense à l'avenir. Tu as des rêves, non ?"

Des rêves. Ouais. La Corée du Sud. Ce pays que j'aime comme si j'y étais née dans une autre vie. Le coréen que je parle couramment grâce à ma prof, une perle rare qui m'a donné des cours gratuits parce qu'elle a vu que j'accrochais. Séoul, les rues bondées, la K-pop qui pulse, la nourriture qui sent bon les épices. J'y pense depuis des années, mais c'était impossible. Le foyer dirait non, l'ASE dirait non, tout le monde dirait non. Sauf que maintenant... avec un an devant moi ? Peut-être que la mort change tout.

La porte s'ouvre encore, et voilà Tania. Mon éducatrice attitrée, la seule qui tient plus de deux mois sans se barrer. Cheveux courts, tatouages discrets, air fatigué mais sincère. Elle s'approche, me prend la main sans demander. "Sephyara, ma grande. Qu'est-ce qui s'est passé ?"

Le doc lui résume, et elle écoute, le visage qui se ferme. Puis elle se tourne vers moi. "On va s'en sortir. Je vais appeler le foyer, on va organiser un suivi médical là-bas."

— Non, je dis, en retirant ma main. Je veux partir.

Elle cligne des yeux. "Partir où ?"

— En Corée. Séoul. J'ai un an, c'est ce qu'il a dit. Autant le passer là-bas.

Tania échange un regard avec le doc, qui hausse les épaules comme pour dire "c'est à vous de gérer". Elle s'assoit, prend un ton calme. "Sephyara, on en a déjà parlé. Voyager seule, avec ta situation... L'ASE ne validera pas. Et maintenant, avec ça ? C'est risqué."

— Risqué ? Je ricane, et ça me fait tousser. Je suis en train de crever, Tania. Qu'est-ce qui peut être plus risqué que ça ? J'ai seize ans, je suis mature, tu le sais. Et le foyer ? Les autres ? Quatre gars, une fille en moins, ça changera quoi ? Je suis la seule nana pour l'instant, et je parle à personne de toute façon.

Elle pince les lèvres. "Les éducateurs s'inquiètent pour toi. Moi aussi. Et tes crises ? Si ça arrive là-bas ?"

— J'assumerai. Comme tout le reste.

Le doc intervient : "Médicalement, ce n'est pas recommandé. Mais légalement... si l'ASE donne son accord, et avec un suivi à distance..."

Tania secoue la tête. "On en reparle au foyer. Repose-toi d'abord."

Elle sort, et le doc suit, me laissant seule avec mes pensées. Mourir. Ouais, mais pas ici. Pas dans ce lit, pas dans ce pays qui m'a mâchée et recrachée. Séoul. C'est là que je veux finir. Et si le foyer dit oui ? Contre toute attente, comme dans un rêve tordu. Mais je sais déjà que rien ne se passera comme prévu. Les crises empireront, je les cacherai, et il y aura ce mec... plus tard. Pour l'instant, je ferme les yeux, et pour la première fois depuis longtemps, je sens un truc qui ressemble à de l'excitation. Ou de la folie. Peu importe. Je suis en train de mourir, mais putain, je vais vivre avant.

Ne meurt pasDonde viven las historias. Descúbrelo ahora