Première rencontre

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Autour de moi, les rires. Les discussions enjouées animaient le bar, la nuit offrait sur un plateau d'argent ce que la journée n'autorisait pas. Elle donnait sa bénédiction pour les écarts qui seraient oubliés aux premières lueurs du jour. La salle était pleine. De monde, de bonne humeur, d'entrain. D'inconnus. Les verres s'entrechoquaient, les liens se créaient.

J'aurais pu déplorer cette effervescence, à des lieues de mes habitudes.

J'aurais pu détester ces nouvelles têtes, pas assez familières pour être rassurantes.

J'aurais pu cracher sur ce bar, pas assez prestigieux pour être digne.

J'aurais pu critiquer le brouhaha, trop éclectique pour être élitiste.

La vérité, c'était que j'y trouvais un confort.

Celui du renouveau.

Je sirotai un Moscow mule bas de gamme à la paille, observant la tablée à laquelle je m'étais retrouvé convié malgré moi. Parfois, il suffisait d'une personne pour se créer un cercle social. Des visages enjoués, des œillades à peine dissimulées. Celui de cet homme à la peau halée et aux yeux mordorés écrasés d'un sourcil fendu, ou encore de cette jeune femme au carré blond et au regard si envoûtant qu'elle n'avait rien à envier à la délicatesse des biches.

Une main se posa sur mon épaule. En toute objectivité, sa peau brune était d'une beauté saisissante. Le type au sourcil fendu ne restait pas indifférent au charme du sourire éclatant de Mel Medarda. La déception peignit ses traits lorsqu'il remarqua le contact dont elle me gratifiait. Rien que pour cela, je m'en accommodai.

— Tu vois, Allira, ce n'est pas si mal de sortir un peu.

— Ah, l'odeur de rance des étudiants éméchés. Un véritable délice.

Je levai mon verre au sarcasme. Son vin blanc tinta contre mon cocktail dans le berceau de la complicité.

— A la sueur du bas peuple, me taquina-t-elle.

Je roulai des yeux sans pouvoir contenir un sourire amusé. Je ramenai une mèche blonde derrière mon oreille, mon regard retournant à l'examen dudit bas peuple qui conversait bruyamment. J'avais l'habitude d'autres compagnies avant de goûter à l'indépendance. À quoi ressemblerait mon monde, désormais ? Mon premier appartement et des études loin de l'enfer de mon lycée offraient des possibilités édifiantes de changements. Restait à connaître leur nature véritable.

Il y avait certaines têtes que j'espérais bien ne plus jamais croiser.

En tout cas, un tel raffût me devenait vite pénible. Après une gorgée mesurée de mon Moscow mule, je me levai sans prendre ma veste, a température clémente des nuits de Septembre le permettait encore. Mel m'adressa un regard un peu surpris tandis que les inconnus à notre table notaient à peine ma présence. Donc, pour ce qu'il serait de mon absence.

— Tu t'en vas ? s'inquiéta-t-elle.

— Je vais fumer une cigarette. J'ai la tête qui va exploser avec tout ce bruit.

Elle sembla rassurée par ma réponse. C'était étrange comme cette étudiante de ma promotion semblait avoir décidé de me prendre sous son aile. Renvoyai-je quelque chose de si pathétique qu'il fallait en prendre soin ? Ses attentions à mon égard froissaient le visage du dénommé Jayce qui n'avait d'yeux que pour la magnifique Medarda. Je ne manquerai pas de lui en parler dès le lendemain, lors de notre cours de marketing.

Je me faufilai jusqu'à la sortie entre les étudiants ivres et ceux qui aspiraient à le devenir. Lorsque la porte se referma sur moi, le silence m'apporta tout le calme dont j'avais besoin. Sa fraîcheur tardive repoussait la migraine qui promettait de se joindre à cette longue nuit. La douleur n'avait rien de regrettable. Elle n'existait que parce que je vivais.

VersoWhere stories live. Discover now