Chapitre 1 - L'art délicat de faire semblant (et de rater)

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À l’Agence des Détectives Armés, tout le monde savait reconnaître un mensonge.
Sauf celui-là.
Ranpo Edogawa était affalé sur le canapé, jambes en travers de l’accoudoir, un paquet de snacks ouvert à même le torse. À côté de lui — trop près pour être honnête, trop loin pour être suspect — Dazai Osamu lisait un rapport à l’envers, la tête posée contre le dossier, l’air vaguement décédé.

— Ranpo-san, protesta Kunikida, ce canapé n’est pas un lit !

— Si, déclara Ranpo sans lever les yeux. Il suffit d’y croire très fort.

Dazai hocha gravement la tête.
— La réalité est une construction sociale, Kunikida-kun.

Kunikida serra les dents. Atsushi observa la scène, perplexe, tandis que Yosano souriait avec ce petit air dangereux qui disait je sais quelque chose, mais je veux voir jusqu’où vous allez pousser la blague.
Personne ne remarqua la main de Dazai qui, sous le paquet de snacks, traçait lentement des cercles invisibles sur le poignet de Ranpo.

Personne, sauf Ranpo.
Il ne bougea pas. Il se contenta de sourire, ce sourire paresseux, satisfait, presque insolent — celui qu’il réservait d’ordinaire aux mystères trop faciles. Sauf que là, ce n’était pas un mystère.

C’était leur secret.

Dans l’appartement de Ranpo, en revanche, il n’y avait plus rien à cacher.
Dazai n’avait même pas retiré son manteau qu’il se retrouvait déjà coincé contre la porte, le nez frôlant celui de Ranpo.

— Tu fais encore semblant de pas comprendre ce qu’ils pensent, murmura Dazai.

— Ils pensent rien, répondit Ranpo avec un haussement d’épaules. Et même s’ils pensaient, ils seraient trop lents pour le prouver.

Il posa son front contre celui de Dazai, les yeux pétillants.
— Toi, par contre… tu comprends.

Dazai sourit. Un vrai sourire, rare, doux, presque fragile.
— Normal. J’ai un QI de 205. Je suis qualifié pour te suivre.

Ranpo éclata de rire, franc, sonore, et tira Dazai vers l’intérieur.
— 220. Essaie encore.

Ils s’installèrent comme ils savaient le faire : Ranpo en travers du canapé, Dazai à moitié sur lui, à moitié ailleurs, comme s’il hésitait encore à exister pleinement. Ranpo, lui, n’hésitait jamais. Il attrapa le poignet bandé de Dazai, le défit sans un mot, geste doux mais assuré.

— Tu sais, dit Ranpo, si tu continues à faire semblant d’être stupide devant eux, un jour ils vont y croire.

— Ce serait reposant, soupira Dazai. Être enfin sous-estimé.

Ranpo le fixa, soudain sérieux. Trop sérieux.
— Moi, je te sous-estime jamais.

Le silence qui suivit n’était pas inconfortable. Il était dense. Chargé de tout ce qu’ils n’avaient pas besoin de dire : l’enfance trop tôt terminée, la solitude, le poids d’un génie qui isole, la tentation permanente de disparaître.
Dazai se pencha, embrassa Ranpo — lentement, sans urgence, comme s’il voulait s’ancrer dans l’instant.

— C’est pour ça que je reste.

Ranpo referma ses bras autour de lui, le menton posé sur ses cheveux.
— Tant mieux. J’aime pas reconstruire des gens tout seul.

Le lendemain, à l’Agence, tout reprit comme si de rien n’était.
Ranpo réclama des sucreries. Dazai tenta de convaincre Atsushi de participer à un double suicide théorique. Kunikida cria. Yosano observa.
Mais cette fois, quand Dazai passa derrière Ranpo, leurs épaules se frôlèrent. Une micro-seconde de trop. Un regard échangé. Un sourire minuscule.
Yosano leva un sourcil.

— Intéressant, murmura-t-elle.

La reconstruction, après tout, ça commence rarement par de grandes annonces.
Parfois, ça commence par apprendre à ne plus se cacher complètement.
Et pour deux génies traumatisés, c’était déjà un sacré exploit.

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