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Ma vie ne tient plus qu'à un fil. La horde de vélociraptors se dirige vers moi, et l'échelle qui aurait pu m'aider à atteindre le toit s'émiette à cause de la rouille. Je me retourne vers mes assaillants puis déglutit longuement. Au point où j'en suis, quitte à crever, autant le faire dignement. C'est donc la mort dans l'âme que j'entreprends d'utiliser ladite échelle. Appelez cela de la folie, on sait bien que le courage n'a rien à voir là-dedans : des crocs acérés, recouverts de sang, quelques bouts de chair par-ci par-là... J'peux vous dire que la seule chose qu'on a dans les tripes, c'est l'envie qu'elles ne fassent justement pas figure de trophée pour ces monstres.

« Jusqu'ici tout va bien », je gravis les marches une à une, tant bien que mal. La prudence, je l'oublie aussi : ton cerveau, dans cet instant de panique, c'est juste un légume. Les neurones s'entrechoquent, et ce qui te fait bouger c'est cette putain de peur au fond du bide. L'instinct de survie. Pour les plus malchanceux, la peur paralyse... J'n'en fais pas partie, alors pas le temps de penser à ça. Ma vie ne vaut pas grand-chose mais bordel, qu'est-ce que j'y tiens à ce moment précis ! Je donnerai tout pour la garder, sauf mes tripes – vous l'aurez compris.

Sans m'en rendre compte, je suis parvenu à atteindre le toit. Des lumières m'éblouissent alors, des hélicos je crois. J'suis peut-être tiré d'affaires, comme dans tous les films à pognon. On veut voir des tripes, mais pas trop, le héros on n'sait pas pourquoi, mais on s'attache à lui alors on n'veut pas qu'il crève. Et surtout pas comme un con. Des morts débiles, dans les films, qu'est-ce qu'on a pu en voir ! Enfin, j'm'en fous, je vais me tirer d'ici et sauver mes miches. Ma vie misérable va pouvoir poursuivre son cours. Chouette !

*

La cloche de l'église sonne, il est l'heure. Terminé pour aujourd'hui : je reviens à moi, et fixe l'homme en face de moi, stylo à la main, montre dans l'autre. Lui aussi me fixe, et sûrement depuis un moment. Sans dire un mot, il garde ce sourire niais sur les lèvres et me tend la main. Je reprends mes esprits, me relève, lui serre la main et sort par la porte par laquelle j'étais arrivé. À dans deux semaines pour une autre séance, l'ami.

Je descends les escaliers en cadence, presque enchanté. Je finis par avoir ce même sourire niais aux lèvres, et rien qu'à imaginer la tête que ça doit me faire, je tente de l'effacer en me rappelant des raptors prêts à me bouffer. Cette dernière image de ma tête déchiquetée, servant de p'tit déj', suffit à remplir la mission. Après quelques politesses, je quitte le bâtiment et augmente le pas pour rentrer chez moi. C'est marrant, toutes les deux semaines, c'est la même chose : j'ai failli y rester, mais je repars avec le sourire, satisfait de cette bonne demie heure passée dans le bureau 405. Qu'est-ce que j'vous disais, je suis fou, pas courageux.

*

— Hé pas trop tôt ! Tu penses pouvoir réparer le meuble TV ?

J'vous présente mon pote et coloc' : Julien. Il est sympa, vraiment beau gosse, mais putain qu'est-ce qu'il est lourd. Pas une once de volonté pour le bricolage, la cuisine, le ménage... Il vit encore au siècle où l'on se persuadait que ces tâches incombaient à la gent féminine. Quel connard. Du coup, sa gentille maman a entretenu le cliché et il ne se pose pas la question de savoir pourquoi moi, je sais me débrouiller sans gonzesse. Normal quoi. Okay, il ne se pose pas la question parce que je suis gay, « c'est pour ça ! ». Enfin... C'est Julien.

— Salut aussi. Ouais, ouais, t'inquiète...

— Cool. Comment c'était, aujourd'hui ?

— Pas mal.

— Pas mal comment ?

— Bah... pas mal. Ouais, pas mal.

— Laisse tomber, si tu veux pas en parler dis-le, ça sera plus simple.

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