Point de vue d'Anna - Mai à Palombara Sabina, en Italie
Au ranch
***
22h00
Vous vous êtes déjà demandé à quoi ça sert, de continuer à respirer, quand tout autour de vous pue le mensonge ?
Je parle de cette vérité tranchante qui vous tombe dessus comme une lame glacée. Celle qui vous fait comprendre que tout ce en quoi vous avez cru était faux. Cette vérité ou vous comprenez que finalement votre vie ne vous appartient plus depuis longtemps, et que vos repères étaient des illusions bien montées.
J'ai enfin réussi après des mois à ouvrir les yeux. Trop tard, peut-être. Mais comme on le dit si bien vaut mieux tard que jamais.
Je croyais avoir une famille. Un foyer où il n'y pas une trace de mensonge entre les personnes qui sont censés s'aimer. Finalement, j'avais un décor. Et un rôle que je jouais à la perfection : celui de la fille loyale, naïve, qui fermait les yeux et souriait pour ne pas aggraver la situation.
Mais tout ça est terminé.
Pfff, j'ai l'air pathétique non ? Qu'est-ce que l'on sait de la vie à seulement dix-sept ans ? Dix-sept ans c'est l'âge où nous sommes censés vivre notre dernière année en tant que mineurs à fond avant d'entrer dans le monde adulte. C'est l'âge où nous sommes sensés être en rébellion constamment avec nos parents. C'est l'âge où je devrais être en dispute avec mon père qui veut me surprotéger parce que j'ai un petit copain et qu'il ne veut pas que sa fille ait le cœur brisé. C'est l'âge où en tant que petite sœur je dois supplier mon frère de me servir de taxi pour m'emmener et récupérer en soirée.
Résultat ? Ils sont morts à cause de moi.
Il a tout détruit. Ma famille. Mon cœur. Même mon âme. Je pensais qu'il était l'amour de ma vie. En vérité, il m'a trahie. Utilisée. Brisée.
J'ai mis du temps à l'accepter. Parce que la vérité est toujours plus douloureuse que les mensonges dans lesquels on se réfugie. Mais je ne suis plus cette fille qui ferme les yeux. Je suis en colère. Je suis fatiguée. Je suis en guerre constante contre moi-même.
J'ai tout perdu. Et je n'ai plus envie de supplier la vie de me faire une faveur.
Je sors de la salle de bain. Mes mains tremblent à peine. J'enfile un gilet, passe devant le miroir du couloir sans m'y regarder. Ce visage ne m'intéresse plus.
Je descends les marches sans bruit. Je traverse la maison comme un fantôme. C'est ce qu'elle est devenue pour moi : un cimetière de souvenirs.
La pluie m'accueille dès que je pousse la porte. L'orage gronde au loin. Parfait. Que le ciel s'énerve aussi, ça me va très bien.
Je marche d'un pas rapide vers l'écurie. Là-bas au moins, rien ne ment. J'ai toujours été passionné d'équitation. Alors quoi de mieux qu'une dernière balade pour partir l'esprit libre ?
Je prends le licol posé prêt de la sellerie puis je me dirige vers le box de mon cheval. À peine je touche au loquet qu'il s'avance vers moi. Je l'ai depuis qu'il est poulain. Sa mère était la jument de mon père. Je l'ai appelé Drago. Sa robe est de couloir noir et il dégage tellement de puissance que ce nom était fait pour lui. Je pousse doucement la porte de son box et m'assois dans la paille. Comme toujours, il se couche près de moi.
Je passe mes doigts dans sa crinière et commence une tresse.
Je ne l'ai jamais débourrée comme les autres. Il a son instinct, son feu. Mais je le monte quand même. Parce qu'il y a qu'une fois sur son dos que je me sens libre. Parce qu'il me rappelle ce que je suis vraiment, sous toutes ces couches de mensonges : indomptable.
- Tu viens ? Une dernière course dans les vignes.
Comme s'il me comprenait, il se leva prêt à galoper à toute vitesse.
Dehors, c'est l'enfer. Le vent hurle, la pluie me fouette le visage. Je grimpe sur son dos sans selle. On fonce entre les rangées de vignes, la boue éclabousse, la pluie coule à flot sur mon visage. La pluie ou mes larmes ? Un rire à la fois libérateur et douloureux sort de moi. Je tends les bras. Je crie dans le vent. Comme une gosse. Comme une survivante. Je ne suis pas brisée. Je suis en colère. Et cette colère me porte.
Une fois en haut de la colline, je descends. Je m'assois sous le vieux saule pleureur qui surplombe le village. Palombara Sabina s'endort au loin, sans savoir que moi, je m'éteins un peu plus ici.
Drago s'éloigne un peu plus pour manger l'herbe fraîche sous cet immense arbre. Je profite de ces derniers instants pour l'admirer une dernière fois.
- Tu continueras, hein ? Tu galoperas pour deux maintenant.
Il s'avance vers moi et s'amuse à jouer avec mes cheveux trempé par la pluie.
Je souris et me lève pour ne pas laisser les souvenirs le submerger face à la vague de tristesse qui commence à envelopper ce moment.
Je hais celui qui m'a conduite jusqu'ici. Mais je ne lui donnerai pas mes larmes. Juste mon silence.
On repart, lentement. Je reste à pied, la main posée sur l'encolure de Drago.
Nous traversons une petite route quand soudain, un bruit. Des phares. Une voiture qui arrive vite. Trop vite. Je me retourne. Et je sais qui se trouve derrière ce putain de volant. Pas besoin de plisser les yeux pour essayer de décrypter la silhouette. C'est lui. Ce 4x4 noir que je pourrait reconnaître entre miles. Il ne freine pas.
Il ne m'avait pas menti. Il ne ment jamais.
- Drago, pousse-toi !
Avec toute la force que mon corps peut contenir et l'adrénaline, je force mon cheval à s'enfuir dans les vignes qui s'étalent sur des kilomètres. Il résiste. Mais je n'ai pas le temps de le dégager de nouveau que je prends le choc. J'entends les hennissements de Drago.
Alors que je sens mon corps être projeté sur des mètres plus loin. Le monde devient flou. Mais une seule chose est claire.
C'était lui.
YOU ARE READING
Sous son Emprise
Non-FictionAnna Moresco, une jeune femme de vingt-deux ans originaire de Palombara Sabina, vivait une enfance paisible sur le ranch familial, au cœur des vignobles italiens. Mais à dix-sept ans, un drame bouleverse sa vie et celle de sa mère Maria, les obligea...
