Première Partie

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L'Ancre et l'Abîme

‎‎Je me suis réveillé ce matin avec l'étrange sensation d'un mendiant assis sur un trésor oublié. La lumière de l'aube filtrait à travers les persiennes, dessinant des raies dorées sur le sol nu de ma chambre. Depuis ton départ, j'ai déménagé dans ce studio exigu, mais les fantômes ont suivi mes cartons.

‎L'air frais pénétrait par la fenêtre entrouverte, portant le parfum si particulier de la rosée matinale mêlée aux effluves de la ville qui s'éveillait. Quelque part, un marchand ambulant criait les prix des légumes, une voiture klaxonnait, la vie suivait son cours. Moi, j'étais là, face à mon reflet dans le miroir taché au-dessus du lavabo, et ce reflet me souriait bêtement, comme s'il connaissait un secret que j'ignorais encore.

‎Aujourd'hui devait être le jour de mon ascension, j'en avais la certitude viscérale. Mais vers quel ciel me tourner quand on a perdu son point d'ancrage ? Quand la boussole intérieure s'est brisée net, laissant l'aiguille tourner follement dans tous les sens ?

‎Je me suis habillé lentement, avec une attention inhabituelle aux détails - le pli du pantalon, le nœud de la cravate, comme si je préparais une cérémonie importante. Pourtant, je n'avais nulle part où aller. Personne à voir.

‎La douleur, Marie, la douleur est une bénédiction pour celui qui sait en tirer profit. Je l'ai compris tardivement. Pendant des années, je l'ai fuie, enterrée sous des couches de distractions et de mensonges. Mais ce matin, je la sens présente, vivante, presque familière. J'aime l'idée que je me fais des choses, car la vérité nue, elle, blesse. Elle lacère, elle mutile.

‎Mentir pour se sentir exister, mentir pour être aimé - telle est la pathétique voie du salut humain. Combien de fois t'ai-je dit "ça va" quand mon âme saignait ? Combien de fois as-tu répondu "je t'aime" quand ton cœur était déjà ailleurs ?

‎Je me souviens avec une précision troublante du jour où les cieux t'ont mise sur ma route. C'était un jeudi après-midi pluvieux, à la bibliothèque universitaire. Tu étais assise près de la fenêtre, et quand la lumière a percé les nuages, elle t'a illuminée comme une apparition. Innocente, pleine de cette vie qui débordait de toi, ton sourire éclatant et ton regard vif, véritable porteur de lumière dans ma grisaille estudiantine.

‎Tu me faisais penser à la mer - douce et séduisante dans tes moments de tendresse, calme et profonde dans tes silences, mais parfois si imprévisible, laissant tes vagues intérieures se déchaîner au coucher du soleil de nos disputes. Tes discours anodins sur le temps qu'il faisait, sur ce film que tu avais vu, sur cette robe que tu voulais acheter - jamais ils ne m'ont ennuyé ; au contraire, j'adorais te voir radoter, perché sur tes détails insignifiants qui constituaient l'essence même du bonheur ordinaire.

‎Je n'étais pas prêt, Marie. Pas prêt à t'aimer aussi douloureusement, aussi sauvagement. Jeune, fou, insouciant, j'ai donné plus que je ne pouvais recevoir, vidant mes réserves d'amour comme on vide une bouteille dans le désert. Mon cœur ne battait que pour toi, mes pensées, claires ou sombres, me guidaient inévitablement vers toi comme des rivières convergent vers l'océan.

‎Aujourd'hui, en écrivant ces mots, je comprends que chaque battement de mon cœur porte encore ton empreinte. Le temps a passé, les saisons ont tourné, mais cette marque indélébile, elle demeure.

Lettre à MarieStories to obsess over. Discover now