Un craquement humide. Un cri étranglé mourut dans la roche toujours aussi tiède. Jayden eut l'impression d'avoir ouvert les yeux, mais la nuit autour de lui demeurait absolue. L'air au goût d'acide et de rouille, mêlé à un cocktail de chair en décomposition lui brûla les narines.
Il ne se rappelait plus son nom avant de sentir le froid du métal lui brûler les poignets. Sentant à peine son corps, il se demanda vaguement combien de fois ses épaules s'étaient déboitées sous son propre poids. Il savait seulement qu'il pendait, suspendu au-dessus du vide, la nuque noyée de sueur froide. Dans le silence qui suivit, son propre souffle devint tonitruant, grattant les parois de sa gorge comme du verre pilé.
Le goût âcre de la chair calcinée lui collait encore à la langue quand ses yeux s'habituèrent un peu mieux à l'obscurité.
Quelque chose rampait sous sa peau, mordant ses chairs. Le fourmillement de ces centaines de gorns, plus que désagréable, lui rappelait douloureusement la structure complexe de son anatomie démoniaque. Chacune de leur morsure répandait un poison acide dans tout son corps.
Il voulait hurler, mais il n'avait plus de voix. Depuis combien de temps n'avait-il pas crié ? Depuis que le dernier insecte-lame lui avait rongé la langue ? Ou depuis que ... ? Il se souvenait du nombre exact de fois où il avait entendu quelqu'un crier. Dix fois en tout. Trois de ces hurlements étaient venus de lui, son codétenu avait crié une seule fois en deux siècles – il était pourtant là avant lui – et les autres étaient venus des autres cellules. Si bien que les Dumns devaient être la prison la plus silencieuse de tous les mondes.
Ses yeux se fermèrent un court instant pour tromper la douleur, mais la vision de Galatea, les yeux vides, en train de se tailler l'abdomen avec un éclat de miroir, le força à les rouvrir aussitôt.
Il haleta.
Ici, on n'échappait jamais vraiment à la douleur. Dès que les paupières se refermaient, les ténèbres s'ouvraient – béantes, affamées – et on se retrouvait face à ses cauchemars les plus atroces, à ses hontes les plus anciennes, aux souvenirs qu'on croyait avoir enterrés sous des siècles de silence. Chaque prière oubliée devenait un démon. Chaque peur, une sentence.
Jayden avait vu mille fois sa mère mourir dans la démence, les yeux noyés de souffrance et de confusion. Galatea se suicider encore et encore, son cri silencieux résonnant à l'infini. Il avait revécu Zelyan, son enfance – faite de coups, de cris, de solitude. Et puis... Caere.
Caere, qui l'avait bercé de promesses pour mieux le trahir. Caere, le sourire en coin, les mains pleines de lumière et de mensonges, le poussant sans hésitation dans les Dumns.
Et toujours, les voix. Elles étaient là, à chuchoter dans les creux de la roche, tissant son malheur d'un fil lent et cruel.
Alors il gardait les yeux ouverts. Même s'ils brûlaient. Même si les monstres y rampaient joyeusement.
Une goutte de sang tomba de son front, tiède et visqueuse, traçant un sillon rouge sur sa tempe. Il ne savait même plus s'il pleurait ou s'il pourrissait à nouveau. Les deux sensations s'étaient si bien confondues au fil des siècles qu'il ne distinguait plus la souffrance de la simple existence.
À quelle étape de décomposition était-il, cette fois ? Une inspection rapide – du moins ce que la douleur permettait – lui rappela que le bas de son corps, de la plante des pieds jusqu'au torse, n'était plus qu'un assemblage d'os suintants, rongés à vif. Les gorns grouillaient à l'intérieur, voraces, infatigables. Il les sentait gratter, scier, mâcher lentement les dernières résistances de son squelette. Un frisson d'horreur lui parcourut l'échine, ou ce qu'il en restait.
KAMU SEDANG MEMBACA
Chroniques des Ombres - Prémices
FantasiDans un monde où l'ombre et la lumière se livrent une guerre éternelle, leurs destins étaient voués à se croiser. Jayden, né du sang des démons et des hommes, n'aspire qu'à une chose : se venger de la sorcière qui lui a tout pris. Mais avant d'en ar...
