Chapitre 1

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Chartreux, Saint-Just, puis Malpassé. Ma station. J'ouvre les portes du métro et je sors du wagon.
L'odeur des poubelles qui débordent vient se coller à mon visage. Ça ne changera donc jamais. Pas étonnant que notre ville ait cette réputation d'être sale.

Je prends les escalators et me dépêche pour rattraper mon bus. Il part dans trois minutes. Ouf.

Je monte à bord de la ligne 38. Le bus est déjà bondé. Les enfants qui crient et jouent. Les mamans qui parlent fort au téléphone. Un homme qui tient une conversation avec... son propre reflet dans la vitre. Et le bruit du moteur qui annonce le départ imminent.

Dans tout ce brouhaha, je ne trouve aucune place pour m'asseoir. Je colle ma tête contre la vitre qui vibre.

*Notification Snap*

Tiens, Hamza a répondu à mon message.
Ça fait un mois qu'on essaie d'organiser un voyage à Londres. Rien d'extraordinaire, juste le temps d'un week-end. Mais y'a toujours quelque chose qui bloque. Si ce n'est pas la date, c'est le prix. Ou l'emplacement de l'hôtel. Je pense que ça va finir en un énième été à Marseille, à alterner entre la plage du Prado et celle de l'Estaque.

J'écoute le message vocal qu'il m'a envoyé. Je prête le téléphone à mon oreille.

Au même moment, un gars débarque dans le bus, juste avant que les portes ne se ferment.
Et là, mon cœur s'emballe.

Maghrébin. Probablement 1m80.
Des cheveux bouclés qui touchent ses épaules bâties.
Un visage angélique, avec le combo moustache et bouc.
Une poitrine imposante moulée dans un débardeur blanc. Et des bras bien développés.
Tout ça avec un bronzage digne des plus belles plages de Punta Cana.

Je n'écoute même plus le vocal. Je m'en fous.
Ce mec vient d'arriver comme une tornade, balayant toutes mes pensées.

Le bus démarre et mon cœur continue de battre à tout rompre. C'est gênant, mais je ne peux que l'observer ( pour ne pas dire mater ).

Je regarde. Je contemple. Je photographie mentalement.

Il s'appuie sur une des barres en fer et je vois des vergetures entre ses aisselles et son dos. Preuve irréfutable qu'il se bute à la salle, que son corps a grandi vite, fort, trop. C'est pas un corps. C'est un chef-d'œuvre qu'il a sculpté. Et ça le rend encore plus incroyable.

Je fais mine de sortir mon téléphone et de répondre à des messages imaginaires. Juste pour ne pas poser mon regard sur lui trop longtemps. Pour éviter un eye contact qui pourrait mal finir. J'ai peur qu'il capte. Qu'il vienne me dire un truc.
M'insulter. M'humilier. Ou pire...

De temps à autres, il lève la tête et regarde autour de lui ou par la fenêtre. J'esquive son regard de justesse, chaque fois.

Et à chaque fois, je me dis que c'est la dernière.
La dernière fois que je le regarde. Et à chaque fois, je replonge. Je suis noyé par sa beauté, sa présence, son charme.

Je lève les yeux. Par réflexe. Il est toujours là. Appuyé sur sa barre, les yeux dans le vague. Il a l'air tranquille. Il bouge à peine. Et puis, pendant un quart de seconde, je crois qu'il tourne la tête vers moi.

Je regarde ailleurs direct. Mon cœur explose dans ma poitrine. C'est rien. Il m'a pas vu. C'était pas pour moi. Je sors mon téléphone. Je fais semblant de répondre à un message. Encore.

Mais dans ma tête, à ce moment, y'a qu'une seule pensée. Quelque chose qui me ronge :

Je vais me marier.

Eh oui. Dans quelques semaines, je vais dire oui devant Dieu, devant mes parents, devant tout le monde. À une fille.

Je n'ai pas vraiment le choix. J'ai bien tenté de repousser l'échéance, mais ça y est. Le moment que je redoutais tant va arriver.

Pas par amour, mais par obligation. Par pression familiale, pression sociale, et aussi religieuse.

Pression, pression, pression.
Je sais qu'un jour, je vais exploser.
Mais je préfère pas y penser maintenant.
C'est assez dur comme ça.

Et là, dans un bus bondé, je suis en train de flancher pour un inconnu en débardeur blanc.

Je serre les dents. Je remets le vocal de Hamza.
J'essaie de l'écouter pour la énième fois.
Je prie pour que mon arrêt arrive vite. Que ce malaise passe.

Mon arrêt.
Il ne bouge pas.

Je me dirige vers les portes. Elles s'ouvrent devant moi. Je marche un ou deux mètres. J'ai envie de le voir une dernière fois. Histoire de.

Je me retourne.
Et quand je lève les yeux, nos regards se croisent.
Et je crois... je suis même pas sûr...
Mais je crois qu'il m'a souri.

Les portes de la ligne 38 se referment.
Et le bus emporte le bel inconnu avec lui.

L'inconnu du bus Stories to obsess over. Discover now