Jackson, Mississippi.
2 Février 1901.
23h37.
Mes bottines à petits talons noirs claquent sur le sol pierré de la rue. Mes foulées sont rapides.
Je suis vêtue d'une robe simple, bleu foncé. Ma gorge se serre sous ce col grisé par l'air pollué. Mon long manteau de laine sombre, usé aux coudes, me permet de dissimuler ce que je tiens entre les mains.
Mon chapeau cloche en feutre cache mon visage que je ne souhaite pas révéler.
La honte prend le contrôle de mes émotions, et une larme glisse sur ma joue. Je marche du côté gauche de la rue.
Je suis une femme. Noire. Seule, sous le ciel étoilé du Mississippi. De l'autre côté, plusieurs hommes me fixent sans détour, postés sur le trottoir.
J'ai peur.
J'ai mal.
Je frissonne en pensant à l'acte que je vais commettre dans quelques instants.
J'inspire profondément lorsque j'aperçois la façade de sa maison. Elle est comme dans mes souvenirs. Mais le mur de pierre s'est érodé avec le temps, et la porte en bois est craquelée près de la poignée.
Je monte les marches menant au palier. J'ai l'impression que le temps s'arrête. Qu'il ne reste plus que moi... et ce berceau.
Mais alors que je m'apprête à cogner le bois de mes doigts fins, je me fige.
Et si ce choix se retournait contre moi ?
Et s'ils devinaient à qui appartient cet enfant ?
Et si Eudora refusait de s'en occuper ?
Je me ressaisis. Personne ne veut d'un enfant comme celui-là. Je ne peux accepter que mon bébé vive entre deux mondes. Qu'il soit une honte dans notre communauté.
Je refuse que l'on me dévisage dans la rue, qu'on me demande d'où il vient, ou que l'on se moque de moi.
Je me fiche d'être égoïste. Ce nouveau-né n'a pas conscience de ce qu'il est. Il n'est même pas encore attaché à moi.
Il ne saura jamais qui je suis.
Jamais.
Et il ne ressentira ni manque, ni douleur. Je sais qu'il est entre de bonnes mains. J'ai confiance en tante Eudora. Elle a été ma seconde mère. C'est la meilleure personne pour élever ma fille, de ce côté du monde.
Un sanglot m'échappe.
Non. Je refuse de pleurer. Je n'en ai pas le droit.
On récolte ce que l'on sème. Et on m'avait bien prévenue.
Je ne veux pas que ma famille découvre l'existence de cette enfant cachée.
C'est pour cela que je dépose le couffin en osier sur la pierre dure et laisse un premier et dernier baiser sur l'épiderme doux de ma création.
Ses paupières papillonnent, puis s'ouvrent. Son regard scrute les alentours. Son petit visage se froisse lentement. Je comprends que mes larmes tombent sur sa bouche, sur ses joues violacées, tandis qu'elle lèche la commissure de ses lèvres.
Elle va pleurer. Je le sens. Mon instinct maternel me l'affirme.
Ma main serre le heurtoir en fer. Je frappe la porte trois fois.
Puis je fais volte-face. Je commence à courir, manquant de glisser sur le pavé.
Je cours avec la honte, je cours pour ma fierté. Pour ma réputation.
Mes larmes brouillent ma vue. Je ne veux rien ressentir. Je ne veux plus penser à rien. Mon cœur se serre.
J'entends les pleurs de ma fille, criant à sa mère. Mais il est trop tard pour revenir en arrière. J'ai passé neuf mois à cacher ma grossesse pour ne pas être reniée. Même mes amies les plus proches ne sont pas au courant.
Je me dirige vers la gare, la tête lourde de chagrin. Je ne sens plus mon corps. Mes joues me brûlent, absorbant le sel de mes perles d'eau.
Ce n'était pas ce que j'espérais pour mon premier enfant.
Je me maudis pour ce que j'ai fait.
Et je maudis son géniteur, à la peau blanche et toujours pure.
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A25
RomanceElle voulait briller. Il voulait mourir. Dans la Nouvelle Orléan, la division est la norme. Il n'est pas imaginable de se mélanger. Mais parfois l'amour l'emporte. Pearl vit entre les flashs des studios et les ombres des bars, Lui, entre les silen...
