Assise dans le noir, ma souffrance ne semble pas s'estomper, mon coeur compatit , et s'emballe plus vite que je puisse respirer cette odeur médicale qui remplit la pièce. Pourquoi ces murs semblent si étroit autour de ce lit d'hôpital ?
Je ne m'entends déjà plus penser dans mon silence éloquant.
Et puis c'est au tour de cette voix de résonner.
- Y'a quelqu'un ici ? me lance-t-elle. La bouffe qu'on nous sert est vraiment affreuse, je ne peux pas avaler ça avec les médocs qu'on nous donne en plus.
C'est une voix masculine que je reconnais, alors je le laisse parler, étonnée de confessions nocturnes pareilles.
- Ils t'en donnent combien de calmants par jours toi? Moi pas moins de six. Ils pensent vraiment qu'on va essayer de se jeter de leur fenêtre qui ne s'ouvrent que d'un quart, c'est ridicule !
Il n'a pas tort, c'est ridicule, comme ça le serait de lui répondre. Mais je suis ridicule, après tout.
- Salut. Je réponds, apeuré par ce que pourrait être sa réaction.
Je me rapproche de la porte si jamais il voulait me répondre. Et elle grince quand je le sens en train de s'y adosser comme je le suis déjà à son opposé .
- Purée, même en psychiatrie je rends les gens fous.
J'imagine qu'il pleure déjà, par ses reniflement réguliers quand il s'adresse à moi.
- Ne t'en fais pas je crois que cet endroit à connu pire que nous. Je bégaye dans un rire nerveux. Tu n'imaginais pas que quelqu'un serait derrière cette porte, je me trompe?
- Touché.
Je crois que je pleure aussi à cet instant, deux semaines sans parler à quelqu'un est comparable à s'effacer, ça déshumanise totalement.
- Je comprends, je te comprends.
Parfois c'est mieux de faire comme si quelqu'un était là, ça aide à tenir tête à nos démons, faire comme si on avait une raison de ne pas laisser les larmes couler sur nos joues.
- Qu'ils comprennent, c'est ce que disent tous les psychologues ici.
La porte tremble, il se redresse.
Je ne sais pas quoi lui répondre. Et si il avait un passé plus dur à comprendre que le mien? Tellement dur que mes paroles face à son vécu avant d'atterrir ici ne pouvaient le consoler le moins du monde.
- Dis-moi l'inconnue, pourquoi ils t'ont envoyé ici toi? Dit-il dans un souffle.
La fameuse question, celle où devait aboutir ce dialogue délusionnel. Qu'est-ce que je pourrais répondre, moi? Rien, rien de correct, rien qui ne puisse l'empêcher de se taire jusqu'à ce que je sorte d'ici. Et je crois que l'idée d'avoir un confident pour combler les heures affreuses entre les murs de cette putain de clinique anti-suicide pour jeunes adultes me plait d'une manière innatendue.
Après tout, je ne le verrais plus, plus jamais.
- Rien de grave, juste une petite rechute. C'est tellement plus simple de mentir quand le regard de l'autre personne ne croise pas le nôtre. Et toi, pourquoi t'es là?
Il est véritablement sur le point de se confier à moi sans même connaître mon prénom, j'ai raison, ça déshumanise réellement les non-dits.
Ses pleurs résonnent dans ma chambre comme si il était dans mes bras, et que j'étais là, en train de le consoler. Mon coeur se pince, je crois que jusqu'ici cette discussion ne me paraissait pas lucide, essayant de me convaincre moi même que les calmants me faisaient un effet ingérable.
Je les supporte, et cette discussion est bien vraie, elle se passe en ce moment même, en plein mois de juillet, dans cette foutue clinique de banlieue parisienne.
- Ma mère.. Il déglutit d'une manière effrayante.
Je suis toute ouïe, je crois même que nos mains, séparées par cette porte, ne font plus qu'un à travers le bois.
- Ma mère.. Il semble expirer tout l'air présent dans ses poumons. Ma mère est morte. Elle est morte.
Il touche du bois, mais rien n'empêche la mort d'arriver.
- Je suis désolée.
Les larmes qui ont coulé sur mes joues semblent ne jamais avoir seché, et merde. Merde, merde, merde. Pourquoi d'un coup ça m'affecte autant ? Pourquoi je redeviens cette éponge à émotion qui absorbe uniquement celle des autres, ce papier crépon qu'on froisse et qui ne dit rien, parce qu'il ne pense pas mériter mieux que ce qu'on lui accorde.
Pourtant lui, il se montre aussi froissé que moi. Et je pense bien que sans le connaître, c'est l'un des seul garçon que j'ai entendu pleurer de toute ma vie. Le patriarcat continuera jusqu'à son anéantissement à faire d'énormes ravages sur la santé mentale, surtout celle des hommes.
Ressentir des émotions est véhiculé comme un concept de faiblesse, un concept pour les artistes, peut être que c'est pour cette raison que j'en suis une. Si un jour quelqu'un avait l'audace de penser que pleurer, c'est je cite : "pour les faibles", c'est lui qu'il faudrait interner ici, pas ceux qui pensent que la meilleur manière de ne plus rien ressentir, pas la moindre douleur, c'est de s'enlever la vie.
C'est triste à dire comme ça mais parfois, ce n'est pas parce que l'hémorragie est stoppé que le coeur à assez de sang pour engendrer quelques derniers battement significatif, c'est comme ça que j'imaginais cette tentative dans ma tête, mais je me retrouve là, à parler à un inconnu comme une idiote, espèce d'idiote.
- Je suis sûre que ta maman est contente que tu ne l'ai pas rejoint, même si c'est ce que tu espérais faire au plus profond de toi. Je réfléchis à voix haute.
- Je n'ai en aucun cas voulu mourir, je voulais juste faire taire son départ ne serait-ce qu'une seconde, le temps de me rendre compte à nouveau qu'elle ne reviendra pas, et tu le sais, belle inconnue.
Il ne pleure plus cette fois, peut être que mes paroles destinées à me rester en tête ont réussi à l'apaiser. Ou peut-être que maintenant qu'il ne parle plus à un simple mur, il refuse d'adopter toute transparence émotionnelle avec moi, la belle inconnue.
- Je sais, moi aussi parfois j'aimerais disparaître, mais j'ai compris depuis que je suis ici, qu'il ne faut pas régler des problèmes éphémères avec la seule solution qu'on entrevoit. Parce que le suicide, c'est permanent, c'est pour toujours. Je chuchote, entre ses respirations contagieuses.
- Sa mort n'est pas un problème, parce qu'un problème doit pouvoir se résoudre, mais je suis le plus impuissant face à cette situation, et je suis comme toi, belle inconnue. Comme toi, je suis brisé, détruit, il n'existe pas de retour en arrière pour les gens comme nous.
Tout d'un coup un nouveau lien d'appartenance se crée, c'est malsain, mais à la fois rassurant de se dire que je ne suis pas la seule, que je ne suis pas seule ce soir.
- Peut être que les poètes auront encore un peu de pitié pour nous à l'avenir, histoire de développer des genres de recueil de phrase de soutiens au gens en dépression. J'éclate de rire.
- Peut être bien qu'elles marcheront un jour, si elles sont dites sincèrement. Il me rit en retour.
Peut être bien qu'un jour ce sentiment quittera ma poitrine, et j'espère qu'il quittera la sienne aussi. Peu importe qui tu es, bel inconnu.
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Une, deux, toi
RomanceIls se sont déjà rencontré. Ils ne le savent pas encore. Aimé Aveline pensait avoir laissé le pire derrière elle. Etudiante en licence d'art à Paris, elle tente de se reconstruire après une relation destructrice. Elle vit avec Charlie, l'aristocrate...
