Chapitre I : Ô Mon Frère Adoré

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La maisonnée était en pleine effervescence. Leonardo Orsini, le frère de Sofia, rentrait enfin d'un long périple, et son absence avait laissé une empreinte profonde. Après six longues années passées loin de lui, ses parents et elle attendaient avec impatience ce moment tant espéré. Malgré leurs échanges réguliers, l'éloignement soudain de Leonardo avait été difficile à supporter pour Sofia.

Sur un coup de tête, il avait décidé de parcourir le monde avec son meilleur ami, Vittorio Cesi. Leurs parents, rassurés par l'origine illustre et influente de Vittorio en Italie, avaient espéré que sa présence limiterait les risques liés aux escapades imprudentes de leur fils. Leonardo, une tête brûlée, avait toujours suivi ses impulsions, et ce voyage ne faisait pas exception. En repoussant ses obligations familiales, il était parti à la poursuite de ses rêves, réalisant ainsi une partie de son destin. Sofia, quant à elle, aurait aimé partager cette aventure, mais ses parents ne l'auraient jamais laissé.

— Sofia ! s'écria sa mère, consternée.

La comtesse de Pitigliano, les yeux écarquillés, fixait sa fille. Sofia, allongée sur le tapis du petit salon dans sa robe de chambre à volants, se redressa brusquement en entendant la voix de sa mère derrière elle. Ottavia venait d'entrer dans la pièce, découvrant sa fille dans une posture peu élégante, bras et jambes écartés entre deux canapés.

— Mamma...

Sofia se mordilla la lèvre inférieure tandis qu'Ottavia gesticulait avec agitation.

— Ton frère ne va pas tarder à arriver, et les invités aussi. Tu n'es même pas habillée ! Et si les convives te voyaient ainsi ? Je parie que tu es restée au lit toute la matinée, sans prendre la peine de te vêtir convenablement. Sofia, tu ne peux pas te comporter de cette façon !

La jeune femme peinait à contenir le sourire qui illuminait ses yeux marrons. Sa mère, cependant, n'était pas dupe et devina rapidement que Sofia trouvait la situation amusante.

— Sofia ! Il est grand temps de mûrir et de prendre les choses au sérieux ! Tu as dépassé l'âge de te comporter comme une enfant depuis longtemps.

Sofia se leva lentement, levant les yeux au ciel. Bien que sa mère soit désespérée par son comportement, elles savaient toutes deux que, peu importe son attitude, cela ne changerait rien à son avenir. Sofia se moquait bien de sa réputation, qu'on la juge inconvenante ou irrespectueuse des convenances.

— Je vais me changer, mamma. Je n'aurais certainement pas accueilli mon cher frère dans une telle tenue... Quoique, cette idée pourrait bien l'amuser !

Ottavia roula des yeux devant l'absurdité de cette suggestion. Sa fille plaisantait-elle, ou était-elle sérieuse ? Connaissant Sofia et son imprévisibilité, la comtesse hésitait à la prendre au mot. Mais lorsque le rire cristallin de sa fille résonna dans la pièce, elle poussa un soupir de soulagement avant de lui lancer un regard noir.

— Dépêche-toi donc, Sofia.

Sofia se précipita dans le couloir, son rire joyeux résonnant à travers la maison. La comtesse, exaspérée, s'élança dans le hall et hurla :

— Courir n'est pas digne d'une dame, Sofia !

Sofia ralentit à peine en entendant la voix de sa mère, son rire vibrant encore dans l'air. Elle monta les escaliers deux par deux, savourant ce moment de légèreté. Depuis l'annonce du retour de Leonardo, la tension dans la maison avait été palpable. Ottavia avait supervisé chaque détail des préparatifs, et l'excitation de revoir son frère mêlée à l'angoisse de le voir changé pesait sur Sofia. En atteignant sa chambre, elle ferma la porte derrière elle, s'appuyant contre le bois massif pour reprendre son souffle.

Son regard se posa sur la robe que sa mère avait soigneusement choisie pour l'occasion. Elle était étalée sur le lit, un chef-d'œuvre de soie et de dentelle aux teintes d'un bleu profond, rappelant les nuances de l'océan que Leonardo avait dû traverser maintes fois durant ses voyages. Sofia s'approcha, effleurant le tissu du bout des doigts, son esprit s'égarant un instant dans des souvenirs d'enfance.

Sofia ajusta la robe avec un soin particulier, s'efforçant de se concentrer sur le moindre détail. Elle savait que cette tenue serait scrutée, tout comme chacun de ses gestes ce soir-là. Pourtant, en dépit de son apparence soignée, une part d'elle se sentait toujours en décalage avec ce que l'on attendait d'elle. C'était la même Sofia qui, quelques instants plus tôt, s'amusait à scandaliser sa mère, étendue sur le tapis du petit salon. Un comportement enfantin, diraient certains, mais pour Sofia, c'était une manière de se sentir vivante, de braver les attentes imposées par sa condition.

Leonardo et elle avaient toujours partagé cette soif de liberté, cette impulsion à défier les conventions. Cependant, si son frère avait pu céder à cet appel sans entraves, il en allait autrement pour Sofia. Elle ne pouvait pas suivre ses pas, aussi fort que le désir de fuir parfois la consumait. Ses choix étaient limités, dictés non seulement par les règles de la société mais aussi par une autre réalité, plus insidieuse et implacable, qu'elle portait en elle comme un fardeau invisible.

Tandis qu'elle achevait de coiffer ses cheveux, ses pensées vagabondèrent vers Leonardo. Lui avait parcouru le monde, franchi des frontières dont elle ne pouvait que rêver. Chaque lettre qu'il envoyait était une fenêtre ouverte sur des horizons inaccessibles. Sofia, elle, restait enfermée dans un quotidien régi par des contraintes qu'elle n'avait pas choisies. Ces mêmes contraintes lui rappelaient, jour après jour, que sa vie ne pourrait jamais être aussi insouciante que celle de son frère. Ses parents la protégeaient d'une manière étouffante, et chaque précaution qu'ils prenaient pour Sofia n'était qu'un rappel de cette différence entre eux.

Un coup à la porte interrompit ses réflexions.

— Sofia, c'est moi.

Elle ouvrit, laissant entrer Ottavia. Sa mère, toujours impeccable, avait le visage marqué par une légère fatigue, probablement due à l'excitation de cette journée.

— Tu es ravissante, murmura-t-elle en ajustant une dernière fois le col de la robe. Leonardo sera fier de voir combien tu es devenue une jeune femme accomplie.

Sofia répondit par un sourire doux, bien qu'un peu mélancolique. Elle appréciait les mots de sa mère, mais elle ne pouvait s'empêcher de penser à tout ce qu'elle ne pourrait jamais accomplir. Contrairement à Leonardo, elle devait accepter ses limites, même si elle n'en parlait jamais. L'envie de courir, de s'échapper, brûlait en elle, mais chaque tentative se heurtait à une réalité implacable qu'elle s'efforçait de tenir à distance.

— Tu sais, commença Ottavia avec une douceur inhabituelle, Leonardo a vu et vécu beaucoup de choses durant ces années. Mais il reste ton frère, Sofia, et je suis certaine qu'il sera heureux de te retrouver telle que tu es.

Il y avait quelque chose dans la voix de sa mère, un mélange de fierté et de tristesse, qui fit tressaillir Sofia. Elle serra la main d'Ottavia, trouvant dans ce geste un réconfort discret. Ensemble, elles quittèrent la chambre et descendirent le grand escalier.

Le palais était déjà en ébullition, Leonardo était de retour, apportant avec lui les échos d'un monde que Sofia ne pourrait que deviner, mais qu'elle souhaitait ardemment découvrir, même si elle devait le faire à travers les récits de son frère.

L'Éclat d'OrsiniStories to obsess over. Discover now