Dans les couloirs de la maternité de l'hôpital Fann, une jeune femme attend, visiblement inquiète, croisant les bras sur le dos, en faisant de sempiternels va-et-vient.
Dans une salle, une femme, à demi-inconsciente, vient d'accoucher un mort-né. La sage-femme l'aide à sortir avec le bébé de la salle. La jeune femme dans le couloir sursaute en la voyant sortir et part à sa rencontre.
Après un bref contact et une série de questions, elle la suit à la nurserie. Quelques minutes plus tard, la sage-femme tenant toujours dans ses bras un bébé, retourne à la salle d'accouchement et repose le bébé dans le berceau à côté du lit de la mère toujours inconsciente.
Au bloc opératoire de la maternité, une jeune fille sous anesthésie générale est couchée avec une bande blanche sur son bras droit. Elle ne parvient pas à distinguer clairement l'infirmière qui lui ferme sa plaie sur le ventre, après lui avoir fait une césarienne.
Dans le calme habituel de cet hôpital, sous les étoiles aussi brillantes les unes que les autres, l'irréparable vient de se produire.
28 ans après.
Alimatou soulève difficilement le matelas qu'elle utilise depuis presque plus de dix ans et en change la position. Faisant le grand ménage de sa chambre tout l'après-midi, elle a perdu toutes ses forces après plusieurs heures de travail sans relâche. Elle doit recevoir la visite d'une de ses amies d'enfance qui vit aux États-Unis et qu'elle n'a pas revue depuis plusieurs années.
Âgée de 46 ans, Alimatou Ly est toujours célibataire sans enfant. Vu sa situation, elle n'en a que faire de la visite de son amie que tout oppose. En effet, Fama est belle et pleine de vie. Elle a un bon mari et des enfants adorables qui réussissent à l'école, une très belle villa, des voitures et de l'argent pour parcourir le monde. Alimatou ne possède qu'une chambrette, un lit qui n'existe que de nom, une armoire, terreau de souris qui lui tiennent compagnie, un vieux ventilateur de seconde main, une télévision vieille de 6 ans qui exige des coups pour démarrer avec de piètres images.
Et n'eût été le pécule tiré de la maison dont elle a mis en location les autres chambres à des commerçants venus des villages à l'intérieur du pays, elle serait morte de faim et des intempéries. En effet, cette maison, dont elle partage les revenus avec sa sœur vivant en ville, est héritée d'une mère battante dans son genre.
Sa question favorite sans réponse est de se demander comment elle en est arrivée là. Elle décide alors d'accepter cette dure réalité pour survivre. Et advienne que pourra, se convainque-t-elle.
À son âge, elle donnerait dix ans de moins avec ses 1m 80, taille fine, d'un teint café-au-lait, le visage invisible dans une forêt de cheveux longs, des traits séduisants à voir, accusant sa lignée paternelle peul, la démarche gracieuse. Alimatou incarne une beauté africaine, un véritable glamour du charme et ravit la vedette à toutes les autres femmes du quartier.
Elle soulève enfin le lourd matelas le tenant droit sur le lit. Elle fait une découverte. Un sachet noir ! Elle le saisit, le retourne, l'ausculte, le tâte.
- Qu'est-ce que c'est ? se demande-t-elle.
Elle enlève la poussière, détache le noeud beaucoup trop serré pour ses mains molles.
- Des papiers !
Elle ouvre grand les yeux et sort les papiers un à un.
Surprise, mais heureuse et souriante, Alimatou s'assoit sur le matelas.
- Mon brevet d'infirmière d'État, moi qui pensais l'avoir perdu ! Qu'y a-t-il d'autre ? Se pose-t-elle la question.
En remettant sa main, elle trouve deux autres papiers durs comme le premier et un livre.
-Oh mon Dieu ! dit Alimatou en se couvrant la bouche de sa main, mon attestation de stage à l'hôpital de Fann et le diplôme d'infirmièr d'État que j'ai obtenu difficilement pense-t-elle, ainsi que mon journal intime.
Mon Dieu merci, se dit-elle en serrant très fort contre sa poitrine.
Soudain, ses pensées la ramènent très loin dans son passé, après quelques minutes de réflexion. Elle se pose la question de savoir ce qui s'était réellement passé en ces moments de sa vie auxquels elle associe le souvenir de son ex-meilleure amie qui vient subitement de refaire surface.
-Mon passé me rattraperait-il après vingt-huit ans ? Se demande-t-elle, les yeux exorbités et les mains tremblantes.
En voulant remettre dans le sachet son journal intime et ses diplômes qui ne lui servent plus à rien vu son âge relativement avancé et sous l'effet de la stupeur dont elle est profondément saisie, de ses mains devenues flasques tombe le journal qui s'ouvre malencontreusement sur une page dans laquelle la curiosité attarde son regard sur ce qui va désormais lui faire changer d'avis. Elle y lut cette fameuse confidence : << Hier, dans l'après-midi, ma virginité s'en est allée avec un instant de plaisir abject que j'avais en partage avec l'homme le moins indiqué d'ailleurs par la morale, le petit copain de ma meilleure amie à qui je n'avais jamais rien caché sauf l'indicible faute que j'avais commise à son insu >>.
Alimatou met son plus beau drap de lit et prend une bonne douche avant de se prélasser. De temps en temps, elle jette un coup d'œil furtif sur son journal posé sur le lit sans avoir la force de le parcourir de fond en comble, de peur d'y dénoter d'autres secrets susceptibles de la perturber plus qu'elle est déjà, depuis que cette page le lui a rafraîchit ce souvenir amer. Elle se rappelle ainsi la trahison faite non seulement à une amie chère, mais aussi à sa mère à qui elle avait fait la promesse de garder ce joyau jusqu'à la nuit nuptiale. Tant elle ressent l'opprobre qu'elle aurait pu faire subir à sa mère si, en vie, elle assistait à ces moments de fête et de gloire qu'elle n'a même pas connus malgré son rêve.
- Qui est-ce ? demande Alimatou.
- C'est moi Coumba...
- Ah oui ! Entre, répond-elle était en se levant.
- Bonjour tata Alima, voici votre déjeuner.
- Qu'est-ce que vous avez cuisiné aujourd'hui ? demande-t-elle à la fille de la restauratrice.
- Di riz au poisson.
La fille dépose le bol sur la table de la télévision.
En se levant, elle sent une petite douleur au bas de son dos.
À peine franchit-elle le seuil de la porte que la fille lui dit :
- Maman m'a aussi demandé de te rappeler la paie, nous sommes le cinq du mois.
- Oui ma petite, elle a raison, mais dis-lui que j'attends de percevoir mon loyer pour solder mon crédit et merci de me refermer la porte en sortant.
Alimatou s'est abonnée au restaurant Yaye Ngoné, une bonne et brave femme au cœur d'or, toujours prête à aider, abandonnée par son mari routier pour une autre femme, avec ses cinq enfants. Yaye Ngoné n'a pas pour autant baisser les bras. Elle se bas au quotidien pour une meilleure pour ses enfants. Grâce à son commerce, elle les a inscrits tous dans de bonnes écoles, et subvient tant bien que mal à leur moindre désir, afin qu'il ne se sentent pas, eux aussi, le malheur qui la ronge depuis que leur père l'a délaissée.
Le soir, n'arrivant pas à se souvenir du rêve qu'elle a fait pendant son sommeil, après s'être levée brusquement, elle se dirige vers la table, saisit son journal et décide de fouetter les pages de son passé si bien confiné.
Ainsi, elle ouvre la première page qui l'a décourage déjà. Mais, résolue, elle jure que rien ne saurait plus la dissuader de le lire entièrement. Car, se dit-elle à voix basse, il s'agit de son vécu. Alimatou se dirige vers sa commode pour y chercher ses lunettes avant de s'allonger confortablement sur le dos, les jambes croisées, elle commence sa longue lecture.
<< Hier, dans l'après-midi, ma virginité s'en est allée avec un instant de plaisir abject que j'avais en partage avec l'homme >>
Alimatou s'arrête, les yeux fermés. Cette phrase en boucle résonne dans sa tête. Mon Dieu ! que j'ai été une salope, se dit-elle toujours le livre entre ses mains.
<< Cher journal, après ce que je viens de faire, je ne considère plus ma meilleure amie comme telle puisqu'elle a été trompée par ma pauvre personne avec son copain. Je ne saurais dire comment tout cela est arrivé, moi, la fille calme et sage de l'école et du quartier, moi l'adolescente intelligente qui a toujours et en tout temps des mots ou des excuses aux tentations, moi la fille que beaucoup de mères aimeraient avoir comme enfant, moi qui fis la fierté de ma mère en raison de mes résultats scolaires. Je ne saurais dire comment j'en suis arrivé à changer ma vie aussi facilement. Mais je vais essayer d'extirper cette saloperie de ma tête >>.
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MAUVAISE PENTE
Fiksi UmumComment remonter la pente après avoir touché le fond et avoir été dans la boue et l'abjection ? Quel sens donné à une existence qui se résume en une douloureuse interrogation ? Alimatou Ly, tombée enceinte du copain de sa meilleure amie, est accusée...
