Il est arrivé sur le quai. Tu as vérifié plusieurs fois l'heure de départ et comparé le numéro du train avec celui affiché sur ton billet pour être sûr de ne pas te tromper. Maintenant il est devant toi, et tu vérifies pour la quatrième fois le numéro de voiture et de siège car tu ne cesses de l'oublier. Les portes s'ouvrent et les gens autour de toi sont déjà agglutinés devant. Toi, tu prends ton temps. Tu ne veux pas être avec eux, dans leur monde pressé et impatient dont leurs regards vides et inexpressifs sont les miroirs. Tu ne veux pas te presser. Tu n'es pas impatient. Tu veux prendre ton temps, repousser ce moment, réfléchir, hésiter, refuser, pour finalement y aller.
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Les portes se sont refermées. Le conducteur a fait son annonce, invitant les accompagnateurs à descendre du train. Tu t'attendais, comme cela arrive parfois, à voir quelqu'un pleurer. Un petit garçon, une petite fille, un adolescent, une adolescente, un jeune homme, une jeune femme, un homme, une femme, une personne âgée. Finalement, ça aurait été peut-être toi, si quelqu'un t'avait accompagné. Tu n'as jamais pleuré pour les départs en train. Tu ne veux pas paraître ridicule. Et puis, ce n'est qu'un trajet en train ! Tu reverras les personnes auxquelles tu penses.
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Le train a atteint sa vitesse de croisière. C'est rapide, tu te dis. Et s'il percutait soudainement quelque chose ? Une laie et ses petits qui voyagent, une vache égarée ou une personne dont l'égarement serait plus définitif, qui sait ce qui se passerait au moment où un train percute un tel obstacle ?
Le jour s'éteint progressivement, nous faisant profiter des quelques derniers rayons de soleil qui chauffent nos corps et réchauffent nos esprits en cette période hivernale. Quand tu arriveras à destination il fera nuit, et l'obscurité à venir ne t'enchante pas. Il fera froid et sombre. Tu seras seul une fois débarqué, tu seras pensif et peut-être mélancolique.
Le barista annonce qu'il n'y a pas d'attente au bar. Il dit d'en profiter. Y a-t-il des gens qui en profitent ? Car dans ce cas, il y aura de l'attente. Si les voyageurs y réfléchissent avant de se lever, choisissent-ils de rester à leur place ? Le barista restera alors seul, son message perdu à travers les voitures ne pourra plus qu'explorer les entrailles du train avant de s'éteindre, ne trouvant aucune oreille pour l'abriter en pensée. Tu souhaites que Léo, le barista, trouve une âme motivée pour le distraire de son ennui.
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Tu rouvres les yeux. Tu espérais que le sommeil te permettrait d'échapper au temps pour que tu arrives à la gare avant qu'il ne te rattrape. Ça n'a pas été le cas, sa poigne est de fer. Alors tu réfléchis, encore. Y a-t-il eu une fois où le train t'a semblé moins mélancolique ? Évidemment oui. Tu as déjà appréhendé un voyage car tu ne savais pas comment se passeraient tes vacances. Pour le retour ensuite, tu redoutais la reprise du quotidien, la fin du rêve. Une autre fois, tu étais excité mais triste parce que tu voyageais pour fuir la douleur d'une vie. Le retour a aussi été une peur du quotidien. Tu réfléchis un peu plus. Les fois où tu rejoignais ta famille, depuis petit jusqu'à aujourd'hui, c'étaient de bons moments. Impatience, joie, et autres couleurs qui illuminent une personne tel un sapin à Noël.
Simplement, comme le sapin, il est voué à sécher et à perdre ses aiguilles. Ses guirlandes lui sont enlevées pour que toute sa grâce et sa majesté ne soient plus qu'un doux souvenir dans les esprits. Tu divagues, mais tu sais que tu as été – tu es – ce sapin qui perd ses aiguilles et dont les guirlandes lumineuses s'éteignent une à une à chaque kilomètre parcouru. Tu ne fais que penser au moment du retour, quand tu dois revenir, revivre ton quotidien, recommencer, tout, encore et encore. Tu n'as finalement jamais profité pleinement de l'excitation d'un voyage en train.
Cependant, celui-ci est différent. Pourquoi ? Tu le sais, mais la réponse t'inquiète, elle t'oppresse. Ce voyage est un aller sans retour. Un aller qui découle d'un choix, la décision d'accepter, et celui de renoncer. Accepter de partir pour une destination, une nouvelle vie, qui te promet un changement. Renoncer à ce que tu avais avant, renoncer aux bons moments que tu pouvais encore avoir dans ton cocon d'habitudes bien chaud et confortable. Tu te rassures en te disant que le retour est toujours possible. Bien sûr ! Des trains, il y en a plein, tout le temps. Tu pourras revenir. Ne serait-ce que pour un moment. Quelques jours, quelques heures, quelques minutes. Un moment infime, comparable à une goutte de gaieté dans un océan de détresse.
Tu ne le sais pas encore, mais ces retours ne sont qu'un seul et même conte. Une histoire que tu te racontes, formidable et rassurante. Tu te la répéteras souvent, et quand tu la connaîtras sur le bout des doigts, elle ne signifiera plus rien. Son pouvoir s'évaporera, le voile devant tes yeux se lèvera et tu deviendras un adulte qui ne pourra plus jamais trouver refuge dans les contes. Tes autres trajets n'auront plus la saveur des retrouvailles ou de la découverte, mais seulement de la perte. Chaque goutte versée dans ton océan sera imbibée d'amertume. Tu ne seras plus un sapin de Noël vibrant d'émotions, même pour un instant.
Le jour est tombé, et la nuit qui s'est levée te sort de tes pensées. Pourquoi ces mots dans cet ordre ? Une question qui ne trouvera sa réponse qu'au moment voulu pour toi. Le train ralentit. Les maisons, puis les immeubles parcourent le paysage. Les pressés et les impatients aux regards inexpressifs se meuvent à la recherche de leurs affaires. Les plus rapides sont déjà sur la plateforme. Tu attends. Le livre que tu avais sorti repose toujours sur la tablette. Ses mots n'ont pas suffi à écarter tes réflexions. Tu attends. Le conducteur fait l'annonce d'arrivée. Les personnes qui n'avaient pas encore bougées commencent à rassembler leurs affaires. Tu attends. Le train ralentit toujours plus pour atteindre une lenteur insoutenable, en opposition à sa cadence effrénée de tout à l'heure. Tu peux détailler chaque bâtiment qui te croise. Tu attends.
Le train s'immobilise. Les portes s'ouvrent et la file de passagers se déplace dans un mouvement lent. Ta voisine arrive à le rejoindre en se faufilant entre deux personnes. Tu es maintenant seul dans ton attente. Il ne reste presque plus personne dans le wagon. Exactement trois personnes en te comptant. Les deux autres sont un couple avec de gros sacs. Tu te décides alors à bouger. Tu mets ta veste, ramasses ton sac et prends ta valise. Tu suis la rangée de siège, tu te sens comme un condamné dans le couloir de la mort. Ne sois pas si dramatique.
Il fait froid sur le quai. Tu marches aussi vite que tes bagages te le permettent. Tu veux échapper à ce quai, à ce train qui t'a piégé avec le temps et tes pensées. Tu parcours la gare, enfin. Tu ralentis. Tu voudrais t'arrêter, mais ça te semble ridicule, donc tu avances. Tu avances doucement, lentement, tu repousses ta décision, tu repousses ton renoncement. Mais ça y est, tu es arrivé. Il n'est plus l'heure pour faire demi-tour. Tu ne peux plus qu'avancer et te souvenir, te bercer dans tes contes et te rassurer.
Tu attendais que le train s'arrête. Tu attends que le tien ralentisse. Tu attendras de pouvoir descendre pour prendre de nouvelles décisions. Toujours, encore et inlassablement. Tu finiras par arrêter d'attendre et tu trouveras. « Quoi ? » Attends, tu verras.
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Le train
Short StoryUn texte plus personnel cette fois-ci. Une pensée qui me trottait dans la tête depuis un petit moment que j'ai enfin pu traduire en mots, et dont le partage me tient à cœur. Bonne lecture à vous !
