Chapitre 1

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Ana


Cinq mois, deux semaines, trois jours et approximativement huit heures se sont écoulés depuis mon arrivée dans l'antre du diable. Pas une journée ne passe sans que les prunelles marron de Pavel, transformées par la vision du cadavre de son père et sa mère trainée comme une poupée de chiffon, ne viennent hanter mes pensées.

Chaque nuit, durant les quelques heures où l'on daigne me laisser dormir, des cauchemars revêtent le spectre de mon petit frère. Dès que je me réveille, je songe à la manière dont j'aurais pu éviter cela, pourtant chaque fois j'en viens à la conclusion que rien ne pouvait mieux le protéger que cette cachette dont il s'est faufilé.

Est-il mort ? J'ai conscience que cette question est naïve, toutefois l'espoir me reste farouchement chevillé au corps et c'est une torture permanente. L'espérance mêlée à l'incertitude est un cocktail redoutablement douloureux. Aurais-je préféré entendre une détonation avant de perdre connaissance ? Surement pas. Néanmoins, je suis incapable d'entamer un deuil et donc d'atténuer ma souffrance sans savoir.

Concernant ma mère, je n'en sais guère plus. De toute évidence, les mafieux de la pègre ne souhaitaient pas nous tuer, puisque nous sommes sortis de notre maison vivantes. Nous avons suffisamment d'expérience dans notre petit village de Joukovka, entièrement gouverné par la mafia pour savoir que personne n'est épargné plus d'une minute si le parrain a décidé que c'en était fini. Moi, j'ai compris la raison de ma survie, mais elle... J'ignore si, comme moi, elle a terminé dans le bordel d'un membre richissime du réseau ou si son sort a été différent, plus terrible encore que le mien.

J'ai intégré l'équipe de prostitués de ce fils de pute de Lioubov aussitôt après avoir été kidnappée. Un soir, je me suis réveillée avec une commotion cérébrale dans une espèce de chambre miteuse, à même une moquette parsemée de taches douteuses. Depuis, cette même pièce me sert toujours, à moi et trois autres jeunes femmes, de dortoir commun.

Elle doit mesurer à peine quinze mètres carrés et nous devons nous partager deux matelas dans un tel état de saleté que je soupçonne notre geôlier de les avoir récupérés sur un trottoir. Cela fait longtemps que j'ai arrêté de faire la fine bouche. Si à mon arrivée j'ai eu plusieurs fois envie de vomir à l'idée de poser ne serait-ce qu'un pied sur cette horreur, il m'a très vite été pénible de dormir à même le sol, qui plus est, presque aussi immonde que le reste. Ma peau est parsemée de morsures de puces de lit ainsi que de griffures, conséquence directe de l'invasion de ces insectes. À l'aube de mes 24 ans, je me retrouve à patauger en plein cauchemar. Si je trouvais ma vie familiale difficile et précaire, je n'aurais jamais songé que l'enfer était composé de plusieurs palliés et que j'en avais à peine franchi le seuil. Depuis je les ai grimpés avec toute la cruauté qu'il est possible d'imaginer dans un milieu tel que celui de la mafia russe.

J'ignorerais surement à jamais, pourquoi ils ont décidé de s'en prendre à notre maison en ce jour maudit. Cela crée un profond sentiment d'injustice qui nécrose sans fin les plaies de mes blessures psychologiques. Je ne suis plus qu'un pantin désarticulé entre les griffes de l'ordure qui dirige sous ce toit. Comme lors de mon enlèvement, je n'ai jamais réellement cherché à me défendre ou m'extirper de cette situation. Je ne suis ni dans un film ni dans un roman. Ici, le moindre soulèvement, l'infime protestation vous vaut la tombe. Nous ne sommes que des marchandises, à peine plus importantes que les chiens qui les servent et les défendent. Une fois, l'un des sbires à hurler à l'une de mes compères de nettoyer le pelage du doberman qu'elle avait accidentellement sali de son propre sang. La pauvre a dû astiquer... avec sa langue... Dans ces cas-là, ils aiment que nous soyons présentes pour assister et intensifier la frayeur qu'ils instillent dans nos rangs afin que nous restions totalement soumises et sous emprise. Ça fonctionne...

DimitriOù les histoires vivent. Découvrez maintenant