Prologue

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      Année 1751. Année Commune. Le puissant royaume de France s'épanouit dans le siècle des Lumières. Notre roi bien aimé Louis XV maintient l'équilibre fragile de la société avec équanimité.

Que de chiffres pour désigner une période si peu digne d'intérêt. Nous pourrions nous extasier sur les malheureux évènements qui tentent vainement d'apporter un peu du relief dont manque cruellement cette lisse période, mais vous conviendrez que ni la création de l'École Militaire en janvier, ni la parution du premier volume de l'Encyclopédie de notre vénérable Monsieur Diderot, ne parviennent à briser la monotonie des journées 1751. Oh si, le feux d'artifice tiré de Versailles pour la naissance du fils De Monsieur le D et de Marie-Josèphe de Saxe mérite tout de même d'être mentionné : il faut reconnaître que ces festivités étaient splendides. Pour autant, il faut avouer qu'elles avaient é la seule distraction qui nous avait été offerte depuis septembre dernier.

Ces ères qui constituent les lacunes de l'histoire, ces pages blanches égarées dans le livre de comptes des infamies de l'Homme, sont l'occasion idéale pour l'ordinaire de s'illustrer. Nous autres parisiennes, vivant au rythme des scandales et des divertissements, n'avons plus, en ce triste mois de février, que la pluie s'abattant sur les vitres sur laquelle poser notre regard. Notre esprit, au penchant déjà d'ordinaire prononcé pour l'égarement, est alors prêt à tout pour s'extirper de la somnolence ambiante régnant sur une capitale plongée dans un brouillard gris.

L'imagination féminine est un prodige universellement reconnu pour sa capacité unique à tromper l'ennui. Elle fait de l'insipide l'incroyable, du quelconque l'extraordinaire, et de l'anodin le fantastique.

Vous l'aurez compris, faute de sujet extérieur moins médiocre, votre dévouée rédactrice s'est repliée sur les préoccupations de ces dames, savamment enfouies sous les volants de dentelles et de soie, à savoir celles du cœur.

J'ai consciencieusement choisi mes protagonistes parmi les individus les plus ignorés du pays, ainsi que parmi les figures les plus pâles de l'aristocratie parisienne, quoique vous reconnaîtrez probablement quelques noms (je suis certes une curieuse excentrique, mais je n'en demeure pas moins une mondaine !). J'ai mené ces personnages vers les régions les plus reculées de notre radieux pays, perdus au cœur du massif sauvage des Pyrénées, et quoique mes recherches sur ce lieu n'aient pas révélé de destins fantastiques qui m'auraient permis de penser qu'il donnerait lieu à un récit acceptable, je n'ai pu m'empêcher, au fil de l'écriture, de trouver à la Province du Roussillon une certaine singularité attrayante.

J'ai donc décidé aujourd'hui de vous mettre sous les yeux, chère cousines, l'originalité du banal. Mais comme d'ordinaire, je m'égare dans mon propos. J'espère être en mesure de vous divertir avec le manuscrit que je joins à cette lettre. Je sais avoir l'habitude de vous envoyer des fables extravagantes et des contes pleins de magie et de créatures légendaires, mais mon inspiration a été déroutée par la tranquillité de l'hiver précédent. J'espère malgré tout que vous apprécierez d'une façon nouvelle ce récit qui nous emmène loin de la grisaille parisienne, vers les contrées oubliées mais ensoleillées de notre beau pays ! Même s'ils restent invisibles depuis les vitraux opaques et restreints de notre haute société, je suis certaine que tous les protagonistes que vous rencontrerez dans ces pages doivent bien avoir existé, ailleurs que dans mon imagination, quelque part cachés au-delà de notre champs de vision si limité.

Attendant avec impatience vos impressions,

Votre dévouée cousine,

Mademoiselle de Tuillier.

Les Invisibles du Beau MondeHistorias para obsesionarse. Descúbrelo ahora