- Voile en vue, capitaine !
Le cri de la vigie atteint les oreilles du Capitaine Serval alors qu'il s'apprête à pénétrer dans la cambuse. Il s'immobilise, voyant déjà le spectre de son petit-déjeuner lui échapper.
- Quelle couleur, vigie ? lance-t-il sans se retourner.
- Noir, à 20° bâbord, mon capitaine !
- Et ils sont déjà sur nous, ajoute Zean, son second, depuis la barre.
Avec un juron, le capitaine le rejoint sur le gaillard arrière et pointe sa longue-vue sur le bâtiment ennemi venant de surgir des nuages qui l'avaient dissimulé jusque là.
« Belle manœuvre» ne peut s'empêcher de penser le capitaine. De toute évidence, ils n'ont pas, cette fois, affaire à des amateurs. Au moins, cela justifie la perte de son déjeuner.
- Toutes voiles dehors, branle-bas de combat ! hurle-t-il enfin à son équipage, Virez de 180° tribord ! Actionnez les ailes latérales ! On prend le vent et on monte de 2 miles, angle d'ascension 18°. On va essayer de le prendre de vitesse. Tous à vos postes !
Alors que l'équipage s'active autour de lui, insensible à la frénésie ambiante, le capitaine contemple pensivement le vaisseau ennemi combler la distance qui les sépare. Tout autour des navires volants, le silence et le calme règnent en maîtres dans le ciel d'un bleu limpide. Pour le moment.
*
**
Du haut du grand mât, accrochée dans les cordages, une ombre guette en silence. Contrairement au reste de l'équipage, l'homme n'a pas obéit aux ordres du capitaine. Il sait que son temps n'est pas encore venu, et que leur tentative de fuite est vouée à l'échec. Le navire ennemi sera sur eux dans une demi-heure à peine. Il étire ses membres ankylosés par l'attente.
Rien, dans son regard froid fixé sur l'horizon, dans son souffle profond et régulier ne permet d'imaginer la peur et l'excitation qui l'embrassent déjà à l'approche du combat. Parfaitement maître de lui-même, il attend.
*
**
Le vaisseau aux voiles noires est maintenant tout proche. Baissant sa lunette désormais obsolète, le capitaine Serval observe d'un œil froid la masse grouillante et indisciplinée des mercenaires se pressant le long du bastingage, brandissant épées mécaniques et hurlant des insultes futiles. Derrière lui, le pont est désert. Ses hommes se sont mis à couvert pour se préparer à l'abordage, et pour quelques instants encore, seul le vent vient troubler le silence de son bâtiment. Un léger sourire vient ourler ses lèvres. Voyant qu'il ne pourrait pas lui échapper, l'ennemi a renoncé à utiliser ses pièces d'artillerie, préférant préserver le butin dans un abordage classique. Juste comme prévu.
Une série d'explosions retentit soudain et une pluie de grappins s'abat sur toute la longueur du navire, sonnant le signal de l'attaque. Le capitaine reste parfaitement immobile, resserrant seulement sa prise sur l'instrument de métal, formé de multiples rouages et pistons, qu'il tient dans la main gauche. Dans une cacophonie de hurlements, l'ennemi s'engage le long les cordes. Zean s'avance à ses côtés, aussi calme que lui, alors que les premiers assaillants posent enfin pied sur le pont. Il a passé un long manteau noir par-dessus son gilet de cuir, et un long sabre pend maintenant à sa ceinture.
- On prend le soleil, mon capitaine ? s'enquit-il en prenant jouant avec la poignée.
- Une magnifique journée pour mourir. Je ne pouvais pas rater ça.
- Ils sont de plus en plus nombreux, remarque alors Zean, en observant l'avancée ennemie.
- Et oui... Ça devient difficile d'exercer un honnête métier, sous ses cieux.
Désorientés par l'absence totale de résistance, les mercenaires hésitent à se lancer à l'assaut du navire. Mais le flot de leurs camarades affluant toujours par les cordages fini par pousser la masse vers l'avant, et ils se ruent enfin en avant, courant dans le plus grand désordre.
- Je peux ? demande Zean.
Le capitaine lui tend son instrument. Le second prend une grande inspiration et porte l'étrange mécanisme à ses lèvres. Le son est semblable au mugissement du vent les grands jours de tempête. Il se répand sur le pont, aussi lourd qu'une vague d'huile, file le long des cordages pour aller englober tout le navire ennemi où il fait naître des frissons dans le dos des officiers restés en arrière.
Le signal.
Les hommes du Capitaine Serval jaillissent des milles cachettes où ils étaient dissimulés et engagent sans pitié les mercenaires dispersés et vulnérables. Les premiers assaillants succombent dans le feu et la fumée sans comprendre ce qui leur arrive. Mais déjà, une deuxième vague ennemie prend pied sur le pont. Echaudés, les mercenaires avancent plus lentement, tenant leurs armes hautes et claires, mais une fumée dense s'est répandue sur le pont, les empêchant de distinguer quoi que ce soit.
Un coup de sifflet retenti alors, quelque part dans le brouillard.
Les mercenaires se figent, mais il est déjà trop tard. La fumée se trouble, se déchire, et laisse le passage aux hommes du capitaine, sabre au clair, qui se ruent à l'attaque des mercenaires pris par surprise. La lutte s'engage, sans merci. Les cris et le fracas du métal saturent l'atmosphère alors qu'un sang noir se répand déjà aux pieds du capitaine.
- Ils ne sont pas là, observe Zean.
Depuis le début de l'affrontement, le capitaine et lui ont scruté la foule de leurs assaillants sans relâche.
- Non, crache le capitaine, toujours pas. Mais ce ne sont des officiers payés par les guildes, des bâtards juste bons à leur lécher les bottes. On ne va pas leur demander en plus de venir mourir sabre à la main, comme des hommes.
Zean, la main sur la poignée de son sabre, s'est avancé en direction du pont s'apprête à enjamber la rambarde de bois entourant la dunette.
- Pas faux, lance-t-il sans se retourner. Si vous le permettez, mon capitaine, je vais tâcher de ne pas suivre leur exemple.
Le capitaine a un demi-sourire.
- Je vous rejoins dans une minute.
Zean se laisse tomber sur le pont. Le capitaine porte alors l'instrument à ses lèvres et lance son puissant écho à l'assaut du ciel avant de se ruer à la suite de son second, sabre au clair.
Du haut de son mât, l'ombre ouvre les yeux à cet appel. Un coup d'œil lui suffit pour repérer le carré des officiers ennemis, retranchés sur le pont adverse. A l'abri.
Il esquisse un sourire que personne ne verra et, d'une poussée, se jette dans les airs. L'adrénaline afflue dans son corps alors qu'il tombe, libre de toute entrave, parmi les nuées. Puis des ailes de métal s'ouvrent dans son dos et les cieux lui ouvrent leurs bras alors qu'il remonte en flèche, les balles de pistolets sifflant autour de lui.
C'est un démon tombé du ciel, entièrement vêtu de noir et muni d'ailes aux reflets de cuivre que les officiers ennemis voient soudain apparaître devant eux. Mais les quelques instants qui leur sont nécessaires pour effacer de leurs visages diverses expressions passablement stupides ont suffi au démon pour ranger ses ailes et redevenir un homme.
- Qui-qui-qui que qu'êtes vous donc ? parvient à bredouiller l'un des officiers.
- On m'appelle Aurigae. Mais généralement, on ne m'appelle pas. C'est moi qui viens.
- Qu'est ce que vous voulez ? s'énerve l'officier reprenant contenance, Vous n'avez rien à faire ici !
- Au contraire, c'est parfaitement ma place, répond calmement Aurigae en sortant de son harnais deux lames courtes dont les tranchants parfaitement aiguisés captent un instant un rayon de soleil.
- Après tout, commence-t-il en prenant position pour le combat, nous sommes des pirates.
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Ceux du Celaneo
FantasíaDans l'Archipel Flottant, les magnifiques vaisseaux volants évoluent à leurs risques et périls. L'un d'eux s'appelle le Celaneo. Vaisseau pirate légendaire, jamais vaincu, il écume les cieux en totale impunité. Mais à Port-Martel, les guildes décide...
