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-Louis, on ne peut pas continuer comme ça, dis-je
Je regarde le grand blond dans les yeux pendant que je me lève et ferme ma braguette. La sonnerie vient de retentir pour la reprise des cours.
-On ne peut pas venir dans ces toilettes, faire ces choses, et puis à l'extérieur, faire comme si de rien était.
Il fuit mon regard, c'est comme ça à chaque fois que je lui parle de se révéler au monde. Il saisit ma main, entrelace ses doigts dans les miens et se rapproche de moi.
-Julian, je t'aime. Là n'est pas le problème... commence-t-il.
Il m'embrasse, mais je ne lui rend pas son baiser. Je suis agacé par sa réponse négative. On pourrait vivre notre amour en plein jour, on pourrait se tenir la main, s'embrasser en public. C'est un problème de volonté, pas de possibilité.
-Mais..., commencé-je entre ses lèvres, je t'aime. Je t'ai toujours aimé.
Il met sa main droite sur ma hanche.
-Julian, tu sais qu'on ne peut pas vivre comme un couple normal, on ne pourra jamais.
-Alors si c'est comme ça, oublie moi.
Je me libère de son étreinte, ramasse mon sac posé au sol et sors des toilettes, claquant la porte derrière moi. Une larme commence à couler, et savoir que je pleure pour lui m'énerve encore plus.

On se connait depuis l'école primaire. Mes parents m'ont mis à St Patrick School, une école privée pour garçon lorsque j'avais sept ans. Puisque je suis le seul garçon de ma fratrie, ils misent tout sur mon éducation. Le premier jour d'école à St Patrick, j'ai rencontré Louis. Tous les autres me rejetaient, pour ma différence, pas lui. Il était le seul à me comprendre, à m'apprécier. Nous étions d'abord amis et puis, tout à changé l'été 1968, j'avais 13 ans à l'époque. Pendant le premier mois, aucun de nous deux ne partait pour les vacances. Je passais toutes mes journées chez lui, dans sa chambre, à parler, à regarder la télé. Mes parents ne voulaient pas que j'aie une télévision dans ma chambre. Un jour, alors que ses parents n'étaient pas chez lui, il m'a embrassé sur la bouche pour me dire au revoir. Ce baiser, mon premier baiser, a éveillé quelque chose en moi. Mon coeur battait extrêmement vite et mes mains sont devenues moites. J'étais confu, mais paradoxalement, ce baiser faisait sens.
-Je veux être ton premier et ton dernier baisé Julian. A demain, m'a-t-il dit naturellement.
Je n'ai jamais oublié ces paroles. Personne ne connait notre secret, appart Théodora, la soeur et meilleure amie de Louis.

J'arrive en cours de physiques en retard, mais le professeur n'en fait rien. Après tout, je suis le meilleur élève de sa classe. J'aime beaucoup cette matière mais cette petite dispute avec Louis m'empêche de me concentrer. J'aimerai tellement pouvoir parler a quelqu'un, vider mon sac. Mais personne ne comprendrait, et je perdrais les quelques amis que j'ai.
Le soir, je rentre dans mon dortoir et me met directement au lit. Le surveillant général va passer, et il va sûrement me réprimander pour ne pas être en train de faire mes devoirs, mais je m'en fiche , je n'ai pas la tête à ça. Je m'endors sans même aller prendre mon dîner.
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A midi, après avoir dejeuné, je vais marcher dans le parc de l'école. Peu d'élèves viennent dans cette partie du parc, ce qui m'arrange. J'entends des pas précipitiés derrière moi.
-Julian ! Julian !
Je reconnais la voix grave et trainante de Louis, mais je ne m'arrête pas.
-Julian, je t'en prie, arrête-toi !
Je ne l'écoute pas. Il me rattrape éventuellement, et ferme ses doigts sur mon poignet. J'essaie de me dégager, mais sa poigne est ferme. Je suis contraint de m'arrêter.
-Qu'est-ce-que tu veux ? lui demandé-je, en mettant tout l'agacement que je peux dans ma voix.
Il halète quelques secondes avant de répondre.
-Pardonne-moi... Excuse moi de t'avoir vexé il y a une semaine.
Je lève les yeux au ciel, deja ennuyé par ses mots. J'aimerai m'en aller mais il me retient par le poignet.
-Julian, écoute. Je sais que ça peut-être dur de vivre comme ca. Mais les gens comme nous...
-Les gens comme nous ? Sérieusement Louis ? Allez dit le. Gay, homo, pédéraste, tapette. Tu peux les dire ces mots la, parce que c'est comme ça qu'ils nous nomment je te rappelle !
Même si j'ai haussé le ton, il reste calme. J'ai toujours admiré cette qualité. Il lâche mon poignet et essaie de prendre ma main. Je la mets hors de sa porté.
-Les gens comme nous ne sont pas accepté. Tu rappelle ce qu'ils ont fait à Luke Huring il y a deux ans ? Ils l'ont humilé toute l'année juste parce qu'il a dit que les homosexuels sont de gens comme les autres.
-Mais c'était il y a deux ans, peut-être qu'ils ont changé.
Il baisse la tête. Je sais ce qu'il se dit.
-Non, ils n'ont pas changé. Donne nous deux ans. Dans deux ans nous aurond fini le lycée. Nous pourrons tous les deux aller à Londres pour continuer nos études. Les gens la bas sont plus ouverts, ils nous accepteront comme nous sommes, m'affirme-t-il en me souriant.
Je ne peux ne pas lui rendre son sourire à l'idée que nous pourront enfin vivre notre amour au grand jour.

Nous n'avons pas eu deux ans. Louis n'a pas eu deux ans de plus pour vivre en tous cas. Une semaine plus tard la bande de gros bras de mon école l'a tabassé dans la forêt adjacente à l'établissement. Ils l'ont battu si violemment qu'il a perdu connaissance. Louis est décédé a l'hôpital St Mary. Quant a moi, j'ai continué a fréquenter St Patrick, sans jamais comprendre pourquoi moi je n'ai pas été passé à tabac. J'ai continué à marcher dans les même couloirs où Louis et moi marchions. J'ai continué à m'assoir dans les mêmes salles de cours dans lesquelles il s'asseyait. J'ai continué à respirer, sans vraiment savoir comment je faisais.

Il me manque.

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Extrait d'un livre que je n'écrirai jamais n°1

Pas là.Where stories live. Discover now