Un certain intérêt pour les flammes

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Elle détestait les bals. Elle ne savait pas danser, ne portait aucun intérêt à ces réceptions interminables, où chacun se jaugeait du regard. Elle en percevait l'intérêt, voyait les liens diplomatiques se tisser entre les invités. Néanmoins, cela faisait bien longtemps qu'elle avait jugé, au grand dam de sa famille, que cet exercice n'était pas pour elle.

Son frère avait organisé cette soirée dans la villa familiale. Il avait invité ses collègues ambassadeurs et toutes les grandes fortunes des environs. À voir leurs automobiles franchir le portail de la demeure, elle se demandait si elle n'était pas dans un de ces soap opéras que ses grands-parents regardaient par ennui. En s'éloignant de sa famille pour un tour du monde, elle avait fui cette vie. Elle était de retour chez elle depuis une semaine et souhaitait déjà quitter les lieux.

Installée sur une chaise du salon de jardin, dans un coin sombre de la terrasse, elle guettait les arrivants. Elle ne leur parlait pas : ils passaient sans la voir et elle s'en réjouissait. Pourtant, elle les observait avec curiosité, tentant de découvrir qui ils étaient, qui ils représentaient et quel était leur rôle dans ce grand événement. La plupart d'entre eux avaient une soixantaine d'années, l'âge de ses parents. Ils devaient haïr son frère, ce jeune ambitieux prêt à tout pour se faire une place dans la danse. Elle n'avait aucune affection pour lui, se contentait de le respecter pour ce qu'il était : le fils aîné parfait.

- Edith ?

Elle tourna la tête vers la fenêtre en entendant son nom. Robert, le vieux majordome de la famille, se tenait derrière elle. Elle ne l'avait pas entendu s'approcher. Cet homme était l'incarnation de la discrétion. Elle porta ses doigts à ses lèvres pour en retirer sa cigarette.

- Oui, Robert ?

- Maxence se demande pourquoi vous n'êtes pas à l'intérieur.

- Dites-lui que je suis partie... à la pharmacie pour m'acheter de l'aspirine.

- Nous en avons déjà.

- Alors dites-lui que je suis allée chercher des cigarettes.

- Vous êtes revenue à la maison avec tout un stock.

- Je vous demande de mentir, Robert. Pas de me faire l'inventaire de ce que nous avons à la maison.

Il secoua la tête, comme si elle n'était qu'une enfant capricieuse. Comme il l'avait toujours fait devant elle. Elle détestait ces retours chez elle : ils ne l'avaient pas vue grandir.

- Vous devriez être à l'intérieur. Maxence veut vous présenter des invités.

- Je ne veux pas voir ces invités, Robert. Je n'appartiens plus à ce monde.

Derrière le majordome, une famille entrait dans la maison. Elle les vit monter les marches. Le père se tenait si droit qu'elle se demandait si un coup de vent suffirait à le briser. La mère tenait la main d'une jeune femme. Edith croisa son regard, esquissa un sourire poli. Elle discernait mal ses traits dans l'obscurité, pourtant elle la trouvait magnétique.

Robert se racla la gorge. Elle leva les yeux vers lui, reprenant le fil de ses pensées :

- Je vais faire mon devoir, Robert. Mais ne comptez pas sur moi pour danser jusqu'au bout de la nuit.

- Maxence vous en sera reconnaissant.

- Évidemment. Il a hâte d'exposer sa soeur.

Edith écrasa sa cigarette dans le cendrier avant de se lever. Elle épousseta sa robe noire. Après deux ans sur les routes, elle se sentait mal à l'aise en tenue de soirée. Son frère lui avait choisi ses vêtements, de peur, probablement, qu'elle ne sache pas quoi mettre. Elle l'avait insulté pour ses mauvaises habitudes à imposer ses choix.

Un certain intérêt pour les flammesLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant