Gavriel
Béryl est assise, seule, au premier rang. Je souris. Moi, je sais. Je sais pourquoi elle a les épaules courbées. Je sais pourquoi les rires ne franchissent jamais ses lèvres. Je sais pourquoi elle a cette lueur triste dans les yeux. Et personne d'autre ne le sait.
Ce qui me fait un peu plus peur, c'est qu'elle aussi elle sait pour moi. Enfin, en partie. Personne ne connaît la vérité complète, celle qui me déchire le ventre le soir.
J'ai rencontré Béryl quand j'avais neuf ans et qu'elle en avait sept. Au foyer. Elle était là bien avant moi, je ne sais pas depuis combien de temps. Mais il y avait quelque chose de brisé dans ses yeux qui me faisait savoir que c'était trop. Trop d'heures passées entre ces murs, enfermée. Trop d'heures à devoir partager sa chambre avec d'autres enfants. Trop d'heures loin de chez elle, si on imagine qu'elle en avait eu un, un jour.
Les enfants au foyer ont rarement des murs familiers ou une maison d'enfance. Ils ont plutôt un sac poubelle rempli des quelques dernières affaires qui font leur vie. Certains d'entre eux arrivent sans rien. Là-bas, nous les appelons les Pauvres. En réalité, nous le sommes tous.
Je me souviens d'elle, assise sur son lit, ses jambes nues balançant dans le vide, seulement vêtue d'une petite robe noire. Et je me souviens de son sourire, sans aucun jugement.
Je reviens à aujourd'hui. Aux murmures. J'entends « Il paraît que la prof d'espagnol est enceinte d'un surveillant. » Et, tels des animaux enragés, ils véhiculent cette rumeur à travers la salle. Les mots collent aux murs du lycée. Et, on a beau frotter pour les faire partir, ils restent gravés sur le papier peint vieilli. Voilà pourquoi, ici comme partout, il faut garder ses secrets enfermés dans une petite boîte. Et ne jamais, jamais l'ouvrir.
Le prof m'interroge du regard « pourquoi t'es planté là, Gavriel ? ». J'ai un sourire moqueur et il hausse les yeux au ciel.
Le cours commence, Béryl ne relève pas les yeux. Elle prend des notes, oui. Mais jamais elle ne lève la main. Jamais elle ne répond aux questions. Jamais elle ne sourit. Jamais elle ne parle. Et, surtout, jamais elle n'est heureuse.
Moi, j'ai connu la Béryl d'avant. Celle qui jouait à la poupée, qui courait avec les autres enfants.
Les autres, quand ils voient Béryl, ils rigolent. Ils rigolent de ses mimiques, de son silence. Ça se voit qu'ils n'ont pas connu la violence. Ça se voit qu'ils ne savent pas, qu'ils ne connaissent pas la vérité.
Béryl, je ne lui parle pas. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est comme un secret qu'on a enterré à deux. On a même brûlé la pelle, pour les empreintes digitales. Ce sont des mots qui ne peuvent pas franchir nos lèvres. Des mots qui ne peuvent pas être prononcés et qui brûlent à l'intérieur. Même si on aimerait beaucoup dire «tu te souviens ? ». Mais, dans son regard le jour de la rentrée, j'ai vu qu'elle se souvenait bien, oui. Et peut-être que j'ai peur. Peut-être que j'ai peur qu'elle dise la vérité sur moi. Parce que si je perds mon image, ma belle image dorée, qu'est-ce qu'il me restera, hein ?
Monsieur Milart passe dans les rangs pour rendre les copies. Il commence par Béryl et annonce, à toute la classe : « Une excellente copie, vous devriez prendre exemple ». Béryl rougit, je le sais. Même si elle est de dos. Même si ses cheveux blonds tombent en cascade devant son visage. Je la connais comme si elle était ma sœur. J'anticipe ses gestes avant même qu'elle ne les pense. Je vois ses larmes avant qu'elles ne coulent.
Elle attrape sa copie du bout des doigts et murmure : « Merci. ». Ça se voit que, elle, elle ne veut pas qu'on prenne exemple sur elle. Elle veut juste qu'on la laisse tranquille. Béryl, elle n'a pas souvent eu la paix. Aucun de nous n'a connu autre chose que la guerre.
YOU ARE READING
COLOMBE
Teen FictionBéryl a quinze ans. Elle est timide, se cache derrière des pulls trop grands et ses longs cheveux. Gavriel a deux ans de plus qu'elle. Une cicatrice qui lui barre le sourcil et des bagarres à outrance pour masquer la vérité. Ils cachent un secret...
