Chapitre 4, partie 2 (Laura)

52 13 4
                                    

Je m'occupe comme à mon habitude. Le balai est passé pour éviter au sol blanc d'afficher la moindre trace de terreau. Les fleurs coupées en exposition le long de la baie vitrée, qui court sur tout le long de la boutique, sont changées. Une obligation dans la mesure où, contrairement à ma mère, je suis incapable de faire pousser une plante en pot ou même de la garder en vie. Ce que je parvenais pourtant à réussir lorsque, plus jeune, je vivais avec mes parents dans un petit village du sud de la France.

Je lâche un énième soupir, le coude posé sur le comptoir de l'accueil et le regard rivé sur les aiguilles de l'horloge qui refusent d'avancer à bon rythme. Les commandes sont prêtes, tout a été fait et il est à peine midi. D'habitude, je trouve toujours de quoi m'occuper les mains et l'esprit, tout en y mettant un entrain certain. Pas aujourd'hui. Je voudrais accuser la fatigue, mais cela sonnerait faux. Mon cerveau ne cesse de renvoyer des images d'Evan.

Ridicule !

Je me maudis pour les nombreuses séries regardées, les films dévorés et les livres engloutis. Toutes ces histoires qui m'ont marqué d'une manière ou d'une autre et se rappellent à moi à cause de ce matin. Cette rencontre peu courante, un poil angoissante et intense à la fois, allume quelques voyants dans un coin de ma caboche. Un semblant de rêve où j'ai envie de croire que toutes ces folles aventures ne se déroulent pas que dans des contes.

— N'importe quoi, Laura ! me rabroué-je.

Ce type transpire les ennuis et, dans le pire des cas, le danger. Je secoue donc la tête pour chasser mes dernières pensées. Il est stupide de songer à la suite des évènements qui n'apporteraient que des complications. J'étais là au bon moment, au bon endroit et rien de plus. De toute façon, lui et moi, on ne vit pas dans le même monde.

Fin du débat... et de l'histoire !

Pour être certaine d'extraire cet homme de mes rêveries, j'attrape mon téléphone et m'offre une distraction en appelant mon grand-père.

— J'espère que tu as un plan d'évasion pour me sortir de cet enfer, entame-t-il sans préambule.
— Bonjour à toi aussi, Papiro, m'amusé-je. Et, pour information, c'est un hôpital, pas une prison.
— Où l'on m'oblige à rester quelques jours de façon régulière.

Il n'a jamais apprécié dormir hors de chez lui et prend un malin plaisir à grogner dès qu'il doit se rendre à son check-up. Je lui rappellerais bien sa santé fragile et la fatigue de son cœur, mais il trouverait encore de quoi se plaindre par principe. Ce qui, en réalité, a le don de me rassurer. S'il est capable de se lamenter, alors tout va bien.

Je l'écoute avec un large sourire me dire qu'il regrette la dextérité de sa prime jeunesse, qu'elle lui aurait été bien utile pour enfoncer ses deux doigts dans les narines de son voisin de chambre. Apparemment, ce dernier s'avère être un ronfleur professionnel, rivalisant avec le bruit d'un marteau piqueur. En revanche, j'esquive lorsqu'il m'interroge sur ma journée et lui promets de venir le chercher demain, comme convenu. Ma capacité à mentir étant proche de celle d'un poisson voulant marcher, même au travers d'un téléphone, je préfère lui éviter des inquiétudes en évoquant les évènements de ce matin.

***

La distraction accordée par mon grand-père et les quelques clients de l'après-midi ne m'aura pas permis de trouver le temps plus court. Alors, quand l'horloge affiche enfin l'heure de fermer, je m'empresse de retourner la pancarte sur la porte d'entrée afin que personne ne débarque. J'attrape mon manteau dans la salle de repos qui fait aussi office de cuisine, sers à nouveau des croquettes à Squatteur et file dans l'arrière-boutique.

— James ?

Je passe les étagères qui permettent de stocker les commandes et le matériel nécessaire à la confection de bouquets, alors que l'homme sort d'une petite pièce où il s'est créé un bureau pour tenir la trésorerie. Un livre de comptes dans les mains, il lève un regard dans ma direction.

— Hmm ?
— J'y vais. Bonne soirée.

Malgré le ton enjoué que je tente d'y mettre, je ne reçois qu'un bougonnement et un bref mouvement de tête. J'ignore ce qu'il a aujourd'hui, mais je me promets de lui demander la prochaine fois s'il se complaît dans cet air songeur et inquiet. Un peu déçue, je lui lance un signe de main et tourne les talons.

— Laura ?

Un sourire bien plus franc étire à nouveau mes lèvres quand je lui fais de nouveau face. J'espère une explication à son attitude, un tout petit indice pour me mettre sur la voie de la compréhension.

— S'il te plaît... fais attention à toi.

Sans un mot de plus, James replonge dans son livre et claque la porte de son bureau. OK ! C'est à la fois énervant et frustrant. Attention à quoi d'abord ? J'ai conscience de pouvoir être tête en l'air parfois, mais ce n'est pas comme s'il me recommandait d'être précautionneuse tous les soirs. Au contraire, c'est une première, mais il est impossible de lui parler lorsqu'il est dans ses comptes. Paumée, je décide de mettre ça sur une nouvelle excentricité de sa part, et quitte la boutique.

Laura Rowley, Tome 1 : Odeurs (dans l'univers d'Alicia Smith)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant