— Parce que tu t'es nourri de la mort.
Que le ciel est bleu ! Il est si vaste, si haut — comment voir ces murs peints de blanc quand on a l'éternité devant les yeux ? L'éternité qui carillonne, aveugle et promet ; l'éternité qui, dans son bleu immuable, trille un chant indécelable que la nature reprend dans ses soupirs.
Qu'il fait doux dans l'ombre des pommiers ! De ces pommiers penchés là, au-dessus du terrain en fleur qui embaume le renouveau — comment sentir l'antiputride dans le bouquet diapré de leurs effluves ? Ce bouquet si plein de vie, de prémices, de plantes fécondes et de pollen.
Que le ciel est bleu, qu'il fait doux, qu'il fait bon ! Partout sur la pelouse s'étendent des linges blancs sur lesquels l'on s'assoit. La moindre souillure sur leur surface immaculée est aussitôt dénoncée par l'astre du jour, mais leurs fibres robustes ne fléchissent pas sous les mains des blanchisseuses ; et le jus des plantes, l'emprunte de la terre, l'urine des patients ou la sauce des plats ne sont que des prétextes pour les azurer encore et toujours. L'on s'allonge, et soudain un nuage ! Il vole, s'ouvre, éclate sous le jour, puis se pose dans l'herbe. Alors un nouveau malade s'installe sur ce nuage, écrase le jus des plantes, contemple l'infini encadré par les limites.
Un peu en retrait, sous son pommier, un homme est assis dans un habit de lin. Il n'a pas de nuage, mais un fauteuil qui le fait patiner. Il est le seul que l'apesanteur a déserté. Sa bouche ouverte inspire tandis qu'il regarde le haut des murs qui l'entourent, puisqu'il ne voit pas l'éternité au-dessus de lui. Ses mains sont sèches, elles s'agrippent à la toile légère qui couvre ses jambes. Il est le seul à savoir, c'est pourquoi il souffre. Et pourtant, en haut, le ciel est bleu.
«Cas courant,» dit-on à voix basse. C'est une infirmière lumineuse sur laquelle s'est penché un homme dans un costume azur. Il tient son chapeau contre sa poitrine, comme elle tient son porte-bloc contre la sienne. Le document est ouvert à la page de Septembre 1903, et les boucles des lettres sont indigo et raffinées. «Il pense que son époux est encore en vie.» Son air compatissant ne veut plus rien dire. «Inoffensif, bien qu'il ait essayé de sortir pour aller le secourir.»
Assis sous son pommier, l'homme cherche ce qui se trouve au-delà des murs. Son éternité à lui n'est pas dans les hauteurs ; son éternité à lui l'attend quelque part, et il doit aller la chercher, car son éternité à lui n'est pas indéfectible, puisqu'elle a un nom. Toute chose devient fragile dès lors qu'elle a un nom. Tous les autres patients, assis dans leurs nuages, ne sauraient donner le nom de leur éternité alors qu'ils baignent dans ses rayons. Il n'est pas comme les autres patients. Il sait qu'il se trouve dans l'obscurité.
«Vous pensez qu'il recommencera ? demande l'homme azur.
ー Oui.» L'infirmière regarde derrière elle. «Il réessaie tous les mois, depuis cinq ans.»
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Il se répand dans l'air comme une odeur de poisson fumé, de houille et d'ambre. Au soleil couchant, la Cité d'Aran brille d'un éclat doré que font miroiter ses passants pressés et la fumée des restaurants à moitié enterrés. L'air est collant et lourd dans les ruelles où l'on jette ses eaux usées, il est pur et salin quand on s'approche du port. Le dernier ferry va bientôt s'arrêter au quai, et avec lui son lot de voyageurs ; alors les gestes se font rapides dans les cuisines, et la fumée hautaine dépasse les toitures.
Des pas vifs font chanter les eaux usées : deux hommes viennent d'apparaître. Dans les rues, l'on s'écarte en détournant le regard, car l'un d'eux porte des vêtements traditionnels avec un col grège. Cela signifie que c'est un Villageois. Si l'autre a l'habit plus moderne, son absence de chapeau et ses cheveux longs dérangent. Au soulagement des promeneurs, ils semblent tous deux fort préoccupés, ou en tout cas assez pour ne pas voir ceux qui croisent leur chemin. Grâce à l'allure qu'ils entretiennent, leurs pas les mènent au port au moment même où le ferry attendu cesse de cracher sa vapeur. Un grincement ferreux annonce la fin du voyage, et les deux hommes se glissent entre les pêcheurs afin d'assister au débarquement. L'haleine des poissons morts imprègne leurs souliers.
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Le Ferment des Limbes । BTS
FanfictionLe souvenir sain doit couler comme une eau de source quand la vie suit son cours. Mais certains n'oublient pas, et dans ce village retiré où les murs respirent, une eau pourrit depuis des années. ー Nouvelle fantastique ; horreur folklorique. ...
