Printemps 2020

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Le printemps n'est pas qu'une date sur un calendrier, c'est avant tout cette pulsion de vie qui embrase les sens. C'est ainsi que Julien voit l'horizon de son être s'élargir à la nature renaissante. Tant de grands artistes ont cherché à raconter cette période de l'année, comme Vivaldi et ses« Quatre Saisons ». Lui vit ce moment bref comme la libération de sa propre poésie intérieure. Les premières fleurs apparaissent dans son jardin. Sur les branches des arbres, les bourgeons grossissent chaque jour, alors que la sève circule librement et viennent des feuilles pour recevoir le bienheureux soleil. Les oiseaux chantent le réveil du monde et signalent qu'ici ils feront leur nid. Les jours rallongent et l'homme en est témoin chaque matin sur sa terrasse, le café à la main avant de partir travailler. Le corps le sait, une agréable énergie l'enveloppe un peu plus chaque fois que la douceur du moment lui apporte la paix.

Julien est infirmier, il participe à soigner les victimes du terrible hiver de leur maladie. Elle blesse leurs corps, amoindrie leur âme. Il est là pour leur offrir ce printemps qu'est la guérison. Il n'est pas un Dieu, son vouloir ne peut pas tout. Il est attentif, rigoureux, humain. Les soins apportés soufflent sur les braises de la Vie. Son objectif est de renforcer cette envie de vivre en permettant à la source presque tarie d'inonder à nouveau le champs du vivant et revoir à nouveau éclore les fleurs du futur. Les soins, les médicaments, les mots rassurants sont les pluies d'un mois de mars qui transforment un petit ruisseau timide en une rivière saine et forte.

Aujourd'hui, malgré un doux mois d'avril, l'hiver est sur l'humanité. Un virus agressif fait dérailler le train du progrès. Il tue beaucoup et gèle la société dans les interminables journées d'un confinement globalisé. La souffrance, la détresse, la dépression nous rongent. L'anxiété agite nos nuits. Certains parlent de guerre sans l'avoir connue, d'autres d'obscurs complots où tous seraient responsables. La société veut des coupables. Elle en trouvera mais pour l'instant elle suffoque. Certaines régions sont relativement épargnées, d'autres agonisent.

La pandémie endort l'Homme mais la Nature continue son réveil. Julien le constate l'Humanité se cache tel un lapin effrayé, le virus nous chasse sans discernement. Il faut être fou pour croire son espèce comme l'axe autour duquel le monde tourne. Pas un arbre, pas un animal ou un insecte « ne plie le genou » pour s'attendrir sur nous. Notre domination est un leurre, l'explosion de vie printanière une réalité.

Julien ne se réclame d'aucun extrémisme. Il ne vénère pas l'Argent, ne prie pas la déesse Consommation de lui vendre le dernier gadget à la mode. D'un autre côté il n'imagine pas non plus un monde sans Homme, une écologie sans son existence. Le père, qu'il est, recherche l'harmonie pour lui mais surtout pour ses enfants. Il ne doit pas leur laisser un champs de ruines comme héritage. Il fait des efforts à son échelle en souhaitant que chaque maillon de la société ait conscience de sa fragilité.

Ce matin, le printemps a un goût de cendres. L'infirmier a mal dormi. La veille a égrainé le nombre de morts, les cas dépistés, les cas sévères et les soins en réanimation. Le journal de l'angoisse a annoncé les pénuries, les déclarations d'intentions contradictoires, peu d'espérance avec pour seul leitmotiv « restez chez vous ! ». Son hôpital est peu touché, sa région relativement à l'abri. Il est prêt comme beaucoup de ses collègues. Il s'est porté volontaire pour l'unité « covid et psy » sensée accueillir des malades du virus atteints de troubles psychiatriques. Il s'est aussi positionné pour aller au contact des sans domiciles.

Limoges a de la chance pour l'instant elle est sauve, peu de cas, peu de contagion. L'hôpital a reçu par avion des malades graves mis en réanimation et isolés. Il est solidaire du corps médical des autres régions dans l'urgence. Les autorités se préparent, les services s'organisent. Tous attendent sur le qui-vive ou dans l'angoisse. Le virus est montré comme un monstre atroce, impitoyable et les mesures de protection sont dérisoires ou absentes. Les régions durement touchées comptent leurs morts et médecins, infirmières, aides-soignantes font face avec courage à leurs risques et périls. Une annonce est faite dans le service de Julien, les services psychiatriques de la Seine-Saint-Denis recherche du soutien pour leurs équipes en charge de malades « psy » exposés au Covid. Julien s'inscrit ; son départ est confirmé rapidement. Ce sera quinze jours en hôpital parisien, quinze jours en confinement. Il est prêt !

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