Wahat Salimah - Royaume de Kerma -
1499 B.C.
Noyé au milieu de l'affluence surexcitée, l'enfant contemplait la scène, fasciné.
Ses jambes calées sous son corps efflanqué, il s'était assis à même le sol, indifférent à l'effervescence qui l'entourait. De temps à autre, il se soulevait sur ses genoux et tendait son visage aux joues rebondies entre les têtes, soucieux de ne perdre aucune miette du spectacle qui se jouait devant lui.
En guise de vêtement, il portait une simple étoffe nouée à la taille, un drap de lin blond tissé grossièrement qui contrastait avec le hâle bistré de sa peau. Sans cesse bousculé par la foule qui piétinait à ses côtés, il était déjà poussiéreux de la tête aux pieds. Son corps était recouvert de la fine couche de sable rougeatre et collante qui caractérisait la terre de ses ancêtres, la seule qu'il avait foulé depuis sa naissance, huit ans auparavant. Des brins de paille s'accrochaient à sa masse de cheveux frisée, et de la boue s'était amassée entre ses orteils lorsqu'il avait longé le plan d'eau en bordure du village, pour rejoindre l'attroupement. Il considéra un instant la carapace ainsi formée sous ses pieds, puis ébaucha un petit sourire. C'était drôle ; ces gangues argileuses lui rappelaient un peu les semelles des sandales qu'il avait déjà vu porter une fois, lorsque des étrangers armés et en belles tuniques étaient venus dans son village, pour en piller les récoltes. Une pensée lui traversa l'esprit et son sourire se figea. Sa mère aurait sûrement une toute autre réaction en le voyant rentrer dans cet état. Il allait avoir droit à une belle correction. Mais pour l'instant, cela n'avait pas d'importance. Et puis le jeu en valait bien la chandelle.
Lorsque les étrangers s'étaient installés aux abords du hameau pour débuter leur représentation un peu plus tôt, le garçonnet avait été parmi les premiers curieux à s'être approché. Puis très vite, de nombreux badauds s'étaient massés autour de lui, des jeunes de son village, pour la plupart. Le caractère brutal et impressionnant du spectacle avait rapidement galvanisé l'assistance et à présent, elle poussait des cris stridents à chaque assaut porté. Dans la cohue, l'enfant recevait des coups de coude, alors que ses voisins gesticulaient. Mais il ne s'en souciait pas. Contrairement à eux, lui se tenait parfaitement immobile, totalement absorbé par l'échange épique qui se déroulait devant lui.
Au centre du cercle formé par le public, deux silhouettes graciles s'arcboutaient et s'affrontaient dans un duel féroce. La lutte était sans merci, et l'enfant avait compris qu'elle n'aurait de cesse que lorsque l'un des assaillants parviendrait à porter le coup fatal. Stressés par les clameurs de la foule, les deux êtres se tournaient autour en sifflant de plus belle, attaquant ou esquivant à tour de rôle. Ce face-à-face effréné formait un ballet frénétique et effrayant. C'était la danse de mort des cobras noirs, seigneurs du désert.
L'enfant était au comble de l'excitation. Il assistait à un combat de serpents pour la première fois. Dans cette contrée reculée, les divertissements n'étaient pas monnaie courante. Bâti au sein d'une oasis, à l'ouest des rives fertiles du grand fleuve nourricier, le village n'en était pas moins planté dans le désert, loin des riches cités et temples édifiés par l'envahisseur dans tout le royaume, voilà quelques décennies. La bourgade était composée de maisons dépouillées aux murs et toits voutés de terre. Elles étaient collées les unes aux autres, ce qui n'empêchait guère la chaleur harassante ou le sable de s'engouffrer dans les ruelles à la moindre bourrasque. En outre, les habitants vivaient exclusivement de la culture locale et de la pêche. Ils avaient donc fort peu d'occasions de goûter au folklore étranger. Mais il arrivait que des voyageurs de passage proposent ce genre de représentation.
Conscient de l'aubaine que constituait un tel événement dans son village natal, le petit garçon se tordait le cou pour mieux suivre les hostilités. A un moment, profitant d'une brêche entre deux spectateurs, il réussit même à se glisser au premier rang. Il s'installa devant le reste de la foule, un sourire béat sur les lèvres. A la différence des autres enfants de son âge qui grimaçaient dès que l'un des serpents tentait un assaut, visiblement impressionnés, son visage s'illuminait de bonheur. En plus de forcer le respect, le combat acharné du terrible duo le subjugait.
Au centre de l'attention, l'affrontement entre les deux reptiles se prolongeait. Les têtes dressées se faisaient face et se jaugeaient en sifflant furieusement. A chaque mouvement des cobras, leurs queues battaient le sol et soulevaient de petits nuages de poussière. Lorsque soudain, le plus fin des deux, et peut-être le plus téméraire, s'élança comme une flèche sur son rival. Surpris, ce dernier ne fut pas assez rapide pour parer à la morsure. Les crochets de son adversaire plantés dans ses écailles, il se tortilla pour s'échapper mais ses efforts étaient inutiles. Le puissant venin produisait déjà son effet, et le serpent agonisant cessa bientôt la lutte.
Ebloui par l'audace du vainqueur, le jeune garçon frappa dans ses mains avec un large sourire, révélant une rangée de dents à l'alignement approximatif. Des acclamations hystériques s'élevèrent de la foule déchaînée dès que l'animal inerte tomba au sol, saluant la fin du combat.
Mais cette agitation soudaine ne fût pas au goût du cobra survivant. Celui-ci se retourna d'un bond, sa coiffe de nouveau déployée en direction de l'assistance. L'enfant, qui s'était levé à l'image des autres spectateurs, eut un brusque mouvement de recul. Les yeux écarquillés par la peur, il avait cessé de rire. Car à présent, le reptile menaçant se tenait juste en face de lui, à deux mètres à peine, et les yeux du prédateur étaient rivés sur son visage. Dès lors, l'enfant n'eut plus aucun doute sur ce qui allait suivre ; de toute évidence, c'était lui, le nouvel adversaire que le cobra avait choisi d'affronter.
Le jeune garçon n'eut pas le temps de vérifier son hypothèse. Il n'avait pas encore ouvert la bouche, qu'il vit deux bras plonger dans le dos du serpent pour s'en emparer. Le dresseur de serpent serra ses mains autour de l'animal furieux et lutta pour éviter ses crochets, jusqu'à ce qu'il parvienne à l'enfouir d'un coup sec dans un sac de toile épaisse.
Ce geste fût le déclic qui mit fin à l'accident. Rassurés, les enfants retrouvèrent aussitôt leur enthousiasme et se précipitèrent sur les restes du cobra vaincu, bousculant le garçonnet au passage. Rassemblés en cercle autour du corps sans vie, ils piaillaient d'excitation pendant que l'un deux tentait de retourner la bête avec un bâton. Conscient qu'il était hors de danger, le garçon n'imita toutefois pas ses camarades. Le coeur battant à tout rompre, il resta un moment figé sur place, tétanisé. Ce n'est qu'après une minute, ses esprits recouvrés, qu'il se décida à bouger pour rejoindre la mêlée.
L'incident, aussi effrayant fût-il dans l'esprit de l'enfant, fût vite oublié. Quelques instants plus tard, il avait retrouvé le sourire et bavardait gaiement, penché aux côtés des autres garçons sur la dépouille du reptile. Et il n'avait plus qu'une idée en tête : rapporter cette expérience inoubliable à son grand frère dès qu'il serait de retour chez lui.
Cette péripétie aurait pû s'achever ainsi. Une belle frayeur, et le souvenir émerveillé d'un enfant. Mais celui-ci ne le ressentait pas ainsi. Il était tracassé. Car pendant le court duel entre lui et le cobra, il s'était passé quelque chose, il l'avait senti. Un phénomène étrange, irrationnel. Un souffle puissant, bien qu'invisible, s'était déplacé entre les deux êtres et les avait connectés. Et l'espace d'une minute, l'enfant avait changé. Il n'était plus le spectateur effrayé et impuissant du serpent. Il était le serpent. Durant ces quelques secondes, c'était lui qui respirait par les narines dilatées du reptile. Lui qui sifflait avec fureur. Une sensation déroutante. Mais les dieux soient loués, l'instant d'après, la "connexion" avait disparu et tout était à nouveau comme avant. Par la suite, le garçon songea que le caractère effrayant de l'épisode l'avait sans doute amené à tout imaginer. Il ne jugea donc pas utile de s'en inquiéter davantage.
Un peu plus tard, le garçonnet était enfin de retour devant sa maison, mais il n'entra pas tout de suite. Il ne savait expliquer pourquoi, mais il se sentait subitement épuisé, comme engourdi. Il fît halte sur le seuil puis, planté sur ses jambes, il se renversa en arrière, le buste bombé et les bras légèrement écartés, son visage exposé vers le ciel. Les yeux fermés, il resta un bon moment ainsi, sous les rayons brûlants du soleil. Enfin, de nouveau regaillardi, il se redressa et se glissa dans l'ombre de son logis avec un sourire satisfait.
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HABIBTI
Mystery / Thriller"Regarde-moi. Sous cette enveloppe, il y a bien plus qu'un simple coeur qui bat. A l'intérieur sont enfouis tous les mystères d'Orient. -Je te crois. Mais alors, laisse-moi entrer, laisse-moi les découvrir ! Depuis des semaines, je n'attends que ça...
