Athens Spleen

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Nouvelle écrite par Ranne Madsen pour le festival PolyPhoniK 2019

Installée sur le haut d'un des fameux gratte-ciel de ce nouveau monde, la déesse contemplait sa cité. Des années, des siècles même qu'elle l'avait abandonné, mais en son sein, Athènes n'avait jamais cessé de vibrer.

Des pas vinrent troubler sa douce euphorie. Elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s'agissait. Cette démarche lourde et légère à la fois, ce pas sûr de celui qui guide et a guidé toute sa vie, ce claquement ferme du talon...

— Bonjour Zeus. Installe-toi donc à mes côtés.

Sans un mot, le dieu de la foudre vint s'assoir près de sa fille. Ils restèrent ainsi côte à côte quelques secondes durant, appréciant ces retrouvailles informelles.

— Tu te tiens toujours à ton vœu de silence ?

La demande d'Athéna troubla le silence apaisant qui s'était installé. Son antique visage ridé se refermant à nouveau en une expression un peu crispée, le dieu des dieux acquiesça lentement.

— Toi qui étais si exubérant et bavard... Je suis surprise de te voir te tenir en retrait, muet, des siècles durant... Je suppose que les autres ne vont pas mieux ?

Il ne jugea pas utile de répondre. Devant ses yeux, se succédaient les images ternes de ses enfants se laissant dériver depuis quelques siècles. La solitude, l'attente, la perte de certains d'entre eux durant la guerre qui les avaient déchirés pour de bon avait éteint en chacun d'eux l'étincelle de malice qui les avaient animés pendant des millénaires.

— Je m'en doutais, soupira la déesse. Après tout, c'était pour ça que j'étais partie, tout ce temps. Les humains se sont progressivement détournés de nous, et nos guerres intestines n'arrangeait rien...

Un soupir lourd de sens lui répondit. Elle osa jeter un œil sur son divin paternel, croisant un regard sombre. Non pas lourd de reproches, il avait pardonné depuis, mais qui ne la laisserait pas ignorer sa culpabilité.

Elle courba l'échine. Elle n'avait pas honte de reconnaître ses crimes passés, mais elle n'en tirait aucune fierté.

— Je sais. Je n'y ai pas été de main morte non plus. Mais je suis la déesse de la guerre après tout, souffla-t-elle à demi-mot, osant relever la tête. Je ne pouvais pas les laisser mener des affronts désordonnés. Et je devais les protéger, eux ici bas, fit-elle en désignant les humains grouillant à leurs pieds, quelques centaines de mètres plus bas. Je devais les préserver des foudres des dieux qui voulaient jouer les vengeurs effarouchés. L'art, la prudence, la raison, c'est ce que j'incarne. Je me devais d'intervenir et de les empêcher de détruire des civilisations entière par rancune !

Elle réalisa qu'elle s'était laissée emportée. L'instinct de déesse était vivace. Cette flamme qu'elle avait voulu tuer en elle brûlait toujours. Elle était son essence, sa raison d'être, d'agir. La renier était impossible, même si elle avait essayé de toutes ses forces.

— Si seulement Arès ne s'était pas dressé face à moi... lâcha-t-elle. Il me manque parfois, tu sais ? J'ai voyagé, loin, plus loin qu'aucun d'entre nous n'ait jamais pu aller, et même là-bas, aux confins de l'existence, je réalisais que vous me manquiez. Mais si toi tu as ton vœu de silence, moi j'avais mon vœu d'inexistence. Me retirer, me faire oublier... Je n'en demandais pas plus. J'avais confiance en nos ouailles pour continuer leur vie sans ma protection... Ils s'en sont pas trop mal sortis, je trouve. Il leur manque encore un peu de maturité et de raison, mais ils le savent. Ils progresseront.

Athens SpleenOù les histoires vivent. Découvrez maintenant