Un jour, quelqu’un m’a posé la question suivante au détour d’une banale conversation :
– Dis-moi Stino pour toi, la vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue ?
C’était Daddy, mon petit-frère, ce bourlingueur devant l’éternel toujours en train de courir, et d’être embarqué dans des histoires très compliquées pour moi.
« Si la vie valait la peine d’être vécue hein, humm… ! ».
Quelque peu désarçonné par cette étonnante interrogation, je répé-tais machinalement cette phrase tel un automate, avant de marmonner tout seul en regardant mon interlocuteur.
– Hé Daddy, hâ bouéh kouâh mpanguîh ngué-mpéh , m’enquis-je ?
Je suis resté circonspect sans attendre qu’il me réponde, ne m’attendant pas du tout à une telle préoccupation de sa part. Des questions de cette nature, nous en débattions effectivement souvent lui et moi. Mais la plupart d’entre elles sont centrées sur la famille restée au pays et notamment sur Jeanne notre mère, sur André notre frère ainé au Gabon ou sur Pulchérie notre sœur habitant à Paris et sa petite famille, sur nos petites difficultés existentielles personnelles au quotidien, etc. Ce que nous venions d’ailleurs de faire quelques minutes auparavant. Or là, il ne s’agit ni plus ni moins que de la vie, dans un de ses fondements les plus significatifs.
Quoi lui répondre exactement alors puisque visiblement, il attend cela de ma part.
Il est vrai que quotidiennement et à chaque instant de notre existence, nous sommes toujours face à toutes sortes de préoccupations liées à la vie, sans être quotidiennement et à chaque instant de cette même existence confronté à ce genre de questionnement. Tous les jours pourtant et même quand nous n’y faisons guère attention, cette même existence se charge toujours pourtant de nous rappeler par tous les moyens, à travers ses bons souvenirs et son corollaire de problèmes, qu’elle est bel et bien là, toujours là, et plus que jamais là quoi que l’on fasse.
C’est ici alors que cette interrogation, la vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue, prend alors toute sa signification.
Je répétais plusieurs fois sa question en mon for intérieur, en ayant l’impression bizarre d’avoir déjà lu ou entendu quelque chose à ce sujet. En fait, il ne s’agissait-là que d’un fil conducteur me permettant de mieux circonscrire la pensée de mon interlocuteur.
C’est à ce moment-là précisément et curieusement, que ma tête sera instantanément submergée par un foisonnement d’images éton-nantes représentant des enfants en pleine récréation courant bruyam-ment dans tous les sens, avant que ne leur succèdent le brouhaha d’une bande de jeunes filles à l’allure espiègle dans cette même cours de récréation, certaines sautant à la marelle en chantant, d’autres rigolant allègrement entre elles dans une belle complicité juvénile. L’instant d’après, ce fut un groupe d’hommes richement enturbannés et joyeux, dans un lieu qui ne me disait rien qui vaille, d’apparaître. Je les voyais formant un cercle au contour irrégulier, et martelaient vigoureusement le sol de leurs pieds nus en se trémoussant avec frénésie tels des possédés, sur un mode pourtant festif puisqu’ils chantaient et battaient leurs mains, au rythme endiablé d’un joueur de tam-tam situé au milieu d’eux.
Aaah oui m’étonnais-je surpris par ces apparitions, ne comprenant rien à une telle perception?
Humm, marmonnais-je en me ressaisissant, tout en me grattant la tête quelque peu surpris par ce kaléidoscope inattendu et en me demandant :
« Mais, qu’est-ce que mon inconscient essaie donc de me suggérer-là en me projetant toutes ces images ? Essaie-t-elle de me suggérer la vie sous cette forme ? Et, que sont tous ces enfants, ces jeunes-filles et ces hommes richement enturbannés ?».
De toutes ces élucubrations mnésiques mon valeureux petit-frère n’en saura rien.
– C’est bizarre tout ça, réussis-je seulement à articuler pour essayer de maintenir un semblant de dialogue avec lui, alors que s’il avait suivi mon regard il se serait vite rendu compte que je ne m’adressais pas spécialement à lui, qu’en réalité je parlais dans le vide !
Ce qui ne manquera d’ailleurs pas de le faire réagir, puisqu’il adopta un ton quelque peu en dessus en s’adressant à moi en ces termes :
– Aaah ! Tu trouves qu’elle est bizarre ma question ?
Alors pour le rassurer et essayer de relativiser mon propos, je lui répondis simplement :
– Non, non, c’est rien, Daddy !
Pourtant, que ce soit avec ces enfants, avec ces jeunes filles ou tous ces hommes dansant avec frénésie, ces images suggéraient bien l’expression du bonheur et cette joie de vivre qui caractérisent parfois la vie. Ça pouvait être autre chose aussi, pourquoi pas ?
« Mais, pensais-je, le fait d’être là debout devant lui à bavarder, à papoter sur la vie, nous parlions justement des problèmes qu’il avait avec sa campagne, n’était-ce pas déjà en soi une preuve suffisante que la vie valait vraiment la peine d’être vécue ? C’est vrai quoi, enfin ! »
À moins qu’il en soit autrement dans la tête de mon petit-frère, sait-on jamais avec lui.
Dans ces cas-là, qu’entendait-il exactement alors par-là ?
À quelle vie fait-il donc allusion ici, si tant est qu’on ait plusieurs vies en même temps ?
La vie sentimentale, la vie professionnelle, la vie maritale, la vie artistique, la vie civile ou militaire et que sais-je encore, à moins de parler de l’existence en tant que telle…
Cette question me fit étrangement penser à quelqu’un qui en a marre de la vie, à quelqu’un qui est déprimé, dépité, et qui veut mettre un terme à ses jours ou du moins, à cette vie-là qui le déprime, à défaut de prendre son courage à deux mains et à chercher à circonscrire l’objet même à l’origine de ses tourments.
Était-ce le cas pour lui en me posant une telle question ?
Cette angoissante perspective me fit peur aussitôt.
J’observais alors mon frère à la dérobé, pour voir si quelque chose pouvait transparaître sur son visage qui puisse signifier au moins qu’il était tracassé, ou si quelque chose n’allait pas chez lui, mais en vain. Daddy était stoïque et droit dans ses bottes. Il remarqua d’ailleurs à quel point j’étais moi-même très embarrassé, attendant probablement que je dise lui quelque chose.
Mes rapports avec mon petit-frère sont régis par plusieurs choses, dont le droit d’aînesse qui veut qu’il en soit ainsi dans nos traditions. Dans ce cadre-là, il me consulte d’ailleurs assez souvent dès qu’il a un problème personnel ou un problème lié à la famille, à moins d’avoir le cafard et ce besoin impérieux de parler à quelqu’un qu’on a à ce moment-là.
Ecouter les autres parler, ne fait-il pas partie de mon travail ?
Il n’a pas échappé à Daddy que je travaille en psychiatrie, domaine dont l’une des caractéristiques est justement l’écoute et la disponibilité envers l’autre. C’est ici que ma relation avec lui prend tout son sens, Daddy passant du petit-frère qu’il est pour devenir alors circonstanciellement un ami, un copain et que sais-je encore. A ce moment-là, nous discutions librement, sans tabou, de toutes sortes de sujets.
Ce qui était le cas ici.
Mais, cela ne me disait toujours pas pourquoi m’avait-il posé cette question ?
Fallait-il que je lui réponde en tant que professionnel, comme un ami, un copain ou tout ça à la fois?
Dans le doute et après une petite hésitation, je me suis donc résolu à lui poser avec empressement ces deux questions justement. N’était-ce pas là le moyen pouvant me permettre au moins de mieux connaître le fond de sa pensée, sait-on jamais ? Autrement dit, avait-il par exemple des raisons d’avoir peur ou des raisons de s’inquiéter de quelque chose?
À défaut de me répondre directement et devant mon grand embarras, il se contenta simplement de repréciser les choses.
D’après lui en effet, pourquoi une telle question ne se poserai-t-elle pas, dans la mesure où elle engage l’être tout entier dans ce qu’il a de plus cher et de plus complexe à savoir :
Son existence propre, sa vie ?
« Humm, humm, de plus en plus intéressant ce gars-là, commençai-je à me dire, très étonné de voir Daddy être versé dans ce genre d’exercice ! ». Jamais je ne l’avais vu raisonner de la sorte, avec un argumentaire qui me faisait demander s’il n’avait pas adhéré à une secte, ou à une de ces Églises dites du Réveil qui pilulent en ce moment sur la place de Paris.
– Ainsi, poursuivit-il avec une certaine maestria rappelant un pédagogue, entend-on souvent certains faire l’apologie de la vie en vantant sa beauté, tout ce qu’il faut faire pour parvenir à cette beauté ou la préserver ; d’autres se targuant de vivre pleinement la leur sans se soucier de quoi que ce soit, comme s’ils avaient quelque chose à rattraper ou comme s’il leur restait peu de temps à vivre ou encore, comme s’ils avaient peur de rater quelque chose dans la vie justement ! Et du reste, ajouta toujours mon petit-frère, vivre durement aujour-d’hui par exemple pour vivre mieux demain ne s’inscrit-il pas dans cette perspective ? Il y a des gens qui le disent, qui y croient en tout cas, et qui inscrivent leur vie dans une telle démarche !
– Ah oui ? T’as peut-être raison mpanguîh pourquoi pas après tout, dis-je en ajoutant pour relativiser quelque peu ses propos : mais tu sais Daddy, parfois aussi, contre ton gré évidemment, c’est une vie de martyr ou vie de chien qu’on peut te fait vivre aussi !
– Aussi ouais, se contenta-t-il quelque peu surpris par cette opinion contraire !
Il leva alors ses yeux vers moi, et je vis que son regard était interrogateur, attendant sans doute une suite à ce que je venais de dire.
– Mais oui, ajoutai-je alors spontanément en poursuivant effecti-vement mon propos en ces termes : l’envers du décor, quoi, si tu veux, pour ne pas parler de l’autre face de la médaille ! On ne peut pas toujours considérer la vie sous le seul angle que tu proposes. Je ne pense pas, dans les cas que je viens d’évoquer là, que la vie vaille vraiment la peine d’être vécue. Pas cette vie-là en tout cas, conclus-je mon propos avec le sentiment d’avoir répondu à sa question.
Mais malgré tout ce beau discours dont le contenu était aux antipodes de ce qu’il venait de dire, je ne comprenais toujours rien à sa démarche.
« Où diable veut-il donc en venir et, quel intérêt a-t-il donc à me parler de toutes ces choses, me suis-je alors demandé à la fin ? ».
Si tu veux parler de moi, de ma vie professionnelle par exemple, lui dis-je en substance tout en lui répondant d’emblée : Ah celle-là, elle vaut en tout cas la peine d’être vécue, de même que ma vie sentimentale d’ailleurs !
Tout cela fit sourire Daddy, et il me dit que dans ces cas-là, qu’il était alors très content pour moi !
Pour autant, je n’étais toujours pas quitte avec lui.
Je connaissais suffisamment bien mon petit-frère pour ne pas être surpris par cette rhétorique. Rassurez-vous, Daddy n’est pas un de ces illuminés que l’on croise parfois au quotidien, et qui vous prennent la tête avec leurs histoires à dormir debout sur Dieu, sur la vie, sur Jésus, sur la mort...
Et d’ailleurs ils se disent Pasteur, pour se donner bonne cons-cience.
Tout de même, pourquoi une telle interrogation, là et maintenant ?
Qu’essayait-il de me faire comprendre en réalité ?
Ses problèmes avec sa campagne par exemple pouvaient-ils expliquer cela ?
Je commençais à penser fortement qu’en réalité, tout pouvait provenir de là : des disputes incessantes avec elle, une animosité récipro-que larvée, une affection qui s’étiolait chaque jour, aucune perspective ni projet sérieux de vie commune...
La vie valait-elle la peine d’être vécue dans ces conditions ?
Sans doute pas, je pense, même si cela me semble discutable et envisageable, sous certaines conditions bien sûr.
J’avais bien compris dans ses propos qu’il était question de la vie, sans pour autant percevoir le fond de sa pensée. Il n’avait fait allusion à personne, même pas à lui-même ni à moi directement, ou à quelqu’un que nous connaissions lui et moi, encore moins à un quelconque événement qui nous serait familier. Mais alors, pourquoi cette question et surtout, pourquoi s’en préoccuper aujourd’hui ?
Tout se passe comme s’il avait une arrière-pensée ou du moins, une préoccupation allant dans ce sens.
Je n’osais évidemment pas lui poser toutes ces questions tant sa démarche me semblait mystérieuse et énigmatique, attendant le cœur plein d’appréhensions qu’il se charge lui-même de me dire la suite ou du moins, me dire le fond de sa pensée. Mais à mon grand étonnement, il se tut et ne dit plus rien, me laissant désespérément sur ma faim.
À ce moment-là, les idées se mirent à se bousculer à nouveau dans ma tête, et je me reposais la question de savoir si effectivement, la vie valait vraiment la peine d’être vécue ?
« Ça y est, il a vraiment gâché ma journée celui-là avec sa question ! » me suis-je dit d’emblée, en repensant à nouveau à ses turpitudes conjugales et en me disant finalement : « Ce serait quand même bien qu’il m’en dise davantage, que je sache s’il s’agit bien de cela ou non, et quel est le fond de sa pensée ! Mais bon… »
J’étais comme une personne mise en condition, et devant réfléchir en cherchant par soi-même la suite de ce qu’il y avait à trouver. Mes pensées se focalisèrent alors sur cette question existentielle, dans une espèce de cheminement neuronal où je devais absolument trouver par moi-même les éclaircissements nécessaires et les réponses aux ques-tions que je me posais. C’est en restant sur cette lancée que je me mis à reconsidérer cette chose qu’est la vie, en essayant de l’individualiser. Mais voilà qu’au terme de cette investigation mnésique, apparaître la vie comme une totalité.
Je pensais instantanément à la somme d’une vie en fait.
Oh bien sûr, on ne peut pas réduire la vie à une simple extra-polation mathématique ou arithmétique d’éléments disparates, dont on ne considérerait que le résultat. Mais l’idée s’en rapproche, puisqu’il s’agit justement de considérer ces éléments disparates (ou chaînons) mais en termes constitutifs, en essayant de les agréger pour obtenir cette totalité compacte qu’est la vie, comme un seul bloc.
Les incrédules se demanderaient alors, tout interloqués devant le résultat obtenu :
Ce serait donc ça la vie, toute la vie en somme ?
L’Être n’est-il pas une totalité ?
La vie s’oppose à la mort, au sens où elle suppose une existence, tout ce qui concoure à cette même existence (l’alimentation, la crois-sance, la reproduction, etc.) et toute une organisation.
Ce qui apparaît de cette petite investigation mnésique est une réalité palpable, une réalité tangible représentée par l’homme lui-même dans le cas qui nous concerne ici, à un moment donné de sa vie.
De mon point de vue, c’est un instantané, l’expression même de ce qu’on est à un moment donné et que l’on peut mesurer à travers ce qu’on est devenu, à travers tout ce qu’on a pu faire de sa vie, etc. Le résultat obtenu suggère alors soit un échec, ou une réussite par exemple, ou rien du tout d’ailleurs. En se situant dans une démarche dynamique, il s’agit alors de considérer positivement ou négativement les choses au regard de ce qui apparaît et donc :
• Prendre les mesures qui s’imposent si le résultat est insatisfaisant, en opérant des ajustements ou des changements nécessaires.
• Laisser la situation telle quelle, et s’en satisfaire en se laissant vivre.
• Accentuer encore un peu plus ce résultat, s’il parait modérément positif par exemple, à défaut de se résigner et chercher à mettre fin à ses jours, si l’on considère être dans l’échec, l’impasse. Ce qui arrive parfois.
En tout cas, chacun appréciera.
N’est-ce pas ce qu’essayait de me faire comprendre Daddy ?
La vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue !
Dans tous les cas, je ne lui disais rien des réflexions que je venais d’avoir et dont je me satisfaisais d’ailleurs, ne m’ayant jamais autant intéressé à la vie comme je le faisais-là.
D’après ce que l’on dit, les choses se passent ainsi en ce bas monde pour beaucoup d’entre nous. Sauf que toujours en ce bas monde, peu d’entre nous semblent se satisfaire de ce que nous sommes et de ce que nous avons. Pourquoi alors ne pas considérer simplement cette même vie, à travers les éléments qui la composent et la définissent ?
Il n’y a pas que du négatif parmi eux.
D’où l’intérêt de toujours relativiser les choses dans la vie, d’où l’intérêt aussi de considérer chaque élément (chaînon) de cette équation à multiples inconnues qu’est la vie, au lieu de ne se contenter que de la somme obtenue et de s’en satisfaire. Autrement dit en soi, on est une totalité et ce que l’on est à un moment donné de sa vie, le résultat d’une combinaison de tous ces éléments considérés (chaînons) et qui la définissent.
Que sont-ils alors ?
À chacun de se les définir pour arriver à se définir soi-même, pour dire qui il est exactement et savoir de son point de vue, si la vie vaut vraiment la peine d’être vécue.
Ainsi seulement, peut-on s’en satisfaire ou non et le cas échéant, envisager de reconsidérer les choses en recherchant le chaînon manquant.
La combinaison des chaînons qui la composent a-t-elle été la bonne ?
Leur agencement s’est-il effectué dans de bonnes conditions ?
À quel niveau se sont produits les problèmes, si problèmes il y a ?
Et de quelle nature sont ces problèmes ?
Des questions, encore des questions, à l’image de ce qui arrivait à notre héroïne ici, ainsi que nous allons le voir maintenant.
Mais quand je changeai d’avis en expliquant tout cela à mon petit-frère, il rigola et me dit tout de suite :
– Ah ! Désolé yâhyâh mais, je n’avais pas du tout pensé à cet aspect de la question !
Le lendemain, j’apprenais qu’il avait pris un nouvel appartement et quitté sa campagne.
Comme quoi hein...
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