La rue de la Croix était déserte en ce début de soirée comme la plupart des rues de Sombreville. Balayée par les rafales de neige, une seule silhouette y progressait d'un pas incertain.
Rudix tourmenté par les vents de la tempête, remontait l'allée avec précaution. La neige avait rendu les pavés glissants, et sa jambe boiteuse lui rendait l'ascension difficile. À bout de force, le souffle court, il s'accola finalement contre la façade d'une bâtisse. Levant les yeux, à la recherche de l'intersection avec la rue du Soir, il ne put rien distinguer à cause de la neige. Ses forces l'abandonnait, il s'écroula sur le sol gelé. Son corps douloureux lui rappela sa mésaventure de la veille au blaireau enragé.
Il s'était rendu au blaireau enragé avec son maigre butin de la journée. Sa bourse avait été bien vite vidée de ses quelques pièces. C'est alors qu'il les avait entendus, une paire d'ivrognes, qui beuglaient au comptoir. Le plus grand des deux, un barbu aux cheveux hirsute lui semblait le plus éméché et paraissait chercher la bagarre avec un marin originaire des îles Cendrée d'après son teint de peau.
Assis au fond de la salle, Rudix les avait observés pendant un petit moment. Le marin avait dû dire quelque chose qui n'avait pas dû plaire au barbu car celui-ci avait envoyé soudainement son poing dans la figure du Cendrinois. La dispute avait alors vite dégénérée et les trois compagnons du marin arrivèrent alors pour lui porter main-forte puis se ruèrent sur le barbu et le plaquèrent au sol.
- Léo, avait crié l'ami du barbu, un jeune homme au yeux gris qui se jeta sur l'un des assaillants en le propulsant au sol d'un adroit mouvement de la jambe qui faucha celle du marin. Entre-temps, le dénommé Léo avait réussi à se dégager des compères du Cendrinois.
Rudix avait profité de la bagarre pour se faufiler de son pas boiteux jusqu'au partenaire de Léo. Il était bien décidé à s'emparer de la bourse bien remplie qu'il avait vu accrocher à sa ceinture. Il se glissa derrière lui, une petite lame dans sa main pour couper le cordon de la bourse. Au moment où le jeune homme envoya un second marin au sol, Rudix s'élança sur lui mais sa cible pivota sur elle-même et lui saisit le poignet.
- Dommage mon vieux mais on ne vole pas un voleur, lui dit-il d'un air désinvolte avant de lui envoyer un coup de genoux dans les côtes. Rudix était tombé à genou, le souffle coupé. La dernière chose dont il se souvenait après cela, c'était l'image d'un poing s'écrasant sur son visage. Rudix s'était réveillé le lendemain, le corps courbaturé et le visage tuméfié dans la ruelle derrière la taverne.
- Décidément, ce foutu enfoiré ne l'avait pas raté, pensa-t-il en cherchant à se relever. Le soleil avait complètement disparu sous l'horizon quand il arriva enfin aux croisements de la rue du Soir. Sa mauvaise jambe n'arrêtait plus de trembler mais il était proche de chez Sally. Un dernier effort et il pourrait enfin se reposer.
Soudain, quelque chose changea dans l'atmosphère l'air devient lourd, les cheveux de Rudix s'hérissèrent et il s'immobilisa. Des éclairs rouges apparurent dans le ciel et le zébra d'une couleur pourpre. Effrayé et en même temps fasciné par ce phénomène, celui-ci resta planté là au milieu de la rue quand s'en prévenir plusieurs éclairs s'abattirent simultanément. Il mit quelques secondes à réaliser ce qui se passait avant d'entendre des cris. D'autres éclairs s'abattirent, l'un d'eux frappa juste devant lui. Le choc le propulsa contre le mur d'une façade et sa tête la heurta. Après le gros choc, il lui fallut quelques secondes pour pouvoir se relever. Un bruit à l'endroit où s'était abattu l'éclair attira son attention.
- Impossible, pensa-t-il après y avoir jeté un coup d'œil. Une silhouette se dessinait à travers les rafales de vent. Il fallut un petit moment à Rudix pour distinguer clairement ce qu'était la silhouette. Un homme ou ce qui paraissait être un homme complètement revêtu d'une armure noire. L'armure semblait irradiée d'une aura malsaine presque palpable qui glaçait le sang de Rudix. Des éclairs écarlates couraient à travers toute l'armure. Rudix pouvait en sentir la chaleur. La peur au ventre, il commençait à reculer lentement quand des cris stridents percèrent les bourrasques de la tempête. Des hurlements comme jamais il n'en avait entendu. On aurait dit que cela lui transperçait l'âme.
- Si je reste ici je suis mort ! s'affola-t-il en cherchant à s'enfuir. Il espérait que l'armure ne l'avait pas encore remarqué et qu'il aurait le temps de trouver une cachette.
Trop tard ! Dans un nuage de fumée, l'armure se matérialisa devant Rudix qui s'arrêta net. Il voulut la contourner mais elle fût plus rapide que lui et le saisit à la gorge. Il fût surpris car il s'attendait à ce que le contact du gant de métal soit brûlant à cause des éclairs mais c'était tout le contraire. Un froid glacial pire que celui de la tempête. Un froid qui vous pénètre jusqu'au fond de votre être.
Nous sommes les Légions Noires !
Une voix ? Non ! Des centaines de voix venaient de retentir à l'unisson dans l'esprit de Rudix qui était tétanisé. Il essaya tant bien que mal de se dégager de la prise de l'armure mais sa poigne était trop forte. Ses dernières forces l'abandonnant, Rudix essaya de capter le regard de son assaillant à travers le casque de l'armure mais tous ce qu'il put y percevoir ce fût les ténèbres. Le vide, la mort...
Au moment où la vie l'abandonnait, une douleur s'en précédant lui parcourut le corps. On aurait dit que des milliers de vers le pénétrait, brisaient son corps et fragmentaient son esprit. Le même cri qu'il avait entendu plus tôt s'échappa de sa bouche laissant s'envoler sa dernière étincelle de vie, laissant seulement de Rudix une carcasse brisée, creuse et morte.
Puis survient la renaissance !