Poussée par la présence de notre ami, je récupère mes armes et me mets en position d'attaque, prête à me jeter sur les créatures. Thor s'élève dans les airs avant de faire percuter un rayon de foudre violent contre le sol poussiéreux et rempli de cadavre. Lorsque la lumière se calme, je me jette dans le combat sans même chercher à me retourner. J'esquive une attaque ennemie et glisse sur le sol ; la boue et le sang m'empêchent de me relever immédiatement, mais je suis protégée par des tirs lointains. Sloan semble être remise sur pieds, et de nouveau prête à en découdre. La voyant couverte de sang, je me rends compte que jusque-là, je ne m'étais pas encore inquiétée de l'endroit où se trouvaient mes amis. Partant du principe que tout combattant sur ce terrain est à la hauteur de nos ennemis, je ne m'étais pas encore demandé s'ils s'en sortaient. Bien que se tenant à quelques mètres de moi, Sloan me paraît épuisée et presque à bouts de force. Je n'avais pas pris en compte la possible vulnérabilité de mes alliés. Et je n'ai pas le temps de me pencher sur la question ; une bête me tire par le pied et me traine au sol avant d'être arrêtée par Steve. Ce dernier coupe le bras de la créature et la met au tapis en un rien de temps. Respirant lourdement, il s'accroupi près de moi et me relève sans même me demander comment je vais.
« Je me demandais où tu étais passée, souffle-t-il.
- Nous nous sommes très vite tous perdus de vue au début du combat, constatais-je. Je n'ai croisé personne d'autre que Sloan. Comment vont les autres ?
- Je n'ai croisé personne après avoir été séparé de T'Challa, avoue-t-il. Le champ de bataille est bien trop éparpillé, c'est difficile de savoir où sont les nôtres, et combien restent encore debout.
- Ne sois pas pessimiste. Le combat ne fait que de commencer.
- Je déteste te contredire, mais sache que ça fait plus d'une heure que nous sommes ici. »
Je n'avais pas vu le temps passer. Apprendre que le temps ait coulé si rapidement sans que je ne puisse m'en rendre compte me dérange légèrement. C'est comme si je n'avais pas pu profiter de chaque minute de ce combat. Thor nous rejoint en nous adressant un signe de tête, récupérant sa hache au vol.
« Nouvelle coiffure ? Demande Steve.
- Tu as bien copié ma barbe, se moque le dieu.
- On va se marier, lâchais-je.
- Pardon ?! Hurle-t-il. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas appelé ?!
- Eh bien... on ne peut pas dire que tu ais de numéro de téléphone, constate Steve.
- Et alors ? Vous auriez pu m'envoyer quelque chose que nous appelons un e-mail.
- Et... est-ce que tu as un ordinateur ? Demandais-je.
- Non, pourquoi faire ? »
Le voilà de retour non pas pour nous aider à combattre, mais pour nous exaspérer de nouveau. Je lui lance un sourire moqueur, tout de même soulagée de le revoir en vie. L'instant est cependant mal choisi pour se raconter nos vies respectives : ça reviendrait à nous mettre en danger et ajouter un poids à nos alliés qui continuent de se battre. Avant même de leur laisser le temps de reprendre cette conversation, je fais tourner ma lance et saute de nouveau dans la bataille. Je prends soin de m'éloigner de Thor pour ne pas me faire frapper accidentellement par sa foudre. Il n'aura fallu cependant que quelques secondes d'éloignement avant me faire de nouveau propulser au sol. Epuisée d'être traitée comme un chiffon, je me redresse dans un salto maîtrisé et m'attaque à toutes les créatures, sans faire d'exception. Avoir rencontré des amis m'a déconcentrée ; j'aurais mieux fait de n'entretenir aucune conversation avec eux afin de ne pas perdre le fil du combat. Je jette ma lance dans la poitrine d'une créature, et alors que j'allais récupérer mon arme, je suis surprise par des vibrations intenses sous mes pieds. Je me demande d'où elles peuvent venir. Je regarde autour de moi, à l'affut, jusqu'à voir trois énormes roues équipées de piques traverser le champ de bataille. J'aperçois très rapidement une faille entre deux roues. Je m'y précipite, bien trop proche de ces choses pour les éviter ou pour m'enfuir. Par une chance dont je ne me connaissais pas porteuse, je passe dans la faille après m'être accroupie au sol. Les roues continuent leur chemin et commencent à terrifier tous les soldats qui se précipitent en arrière. En me retournant, je remarque que la majorité de mes alliés sont de l'autre côté, tandis que je suis bloquée ici avec la majorité des créatures face à moi. Je déglutis et me mets en position défensive, voyant ces choses chercher leur prochaine cible. Certains se jettent sur les rares soldats Wakandais qui ne sont pas de l'autre côté de roues, et d'autres tentent de rejoindre l'autre morceau du combat en fonçant dans ces énormes trucs qui pourraient leur couper le corps en deux par accident. Mais ceux qui me préoccupent le plus, ce sont tous ceux qui se tournent vers moi en ouvrant leurs grandes gueules humides à l'odeur fétide.
Pendant ne serait-ce qu'un quart de seconde, je me suis mise à détester tout ce qui m'a mise dans cette position. Non pas le combat, non pas le champ de bataille, mais ce qui m'a poussée dans cette condition de soldat rouillé pendant trop longtemps. La pratique des compétences de combat par l'entraînement ne vaut pas un véritable combat, et malgré les efforts que j'ai pu effectuer pour améliorer mon agilité, entretenir ma musculature et mon équilibre, je me sens comme un lapin dans un champ de renards. Il ne me reste plus que quelques bribes théoriques en mémoire et le souvenir de la douleur des coups pour me guider dans mes actions. Un souvenir de battante, qui pourtant fait quelque chose d'entièrement stupide.
Je m'apprête à prendre la fuite.
Je me rappelle alors amèrement toutes les fois où j'ai dû courir en sens inverse, terrifiée par ce qui se trouvait devant moi. Je me rappelle le monstre que je croyais être, abritant en réalité la plus fragile des créatures de ce terrain. Toutes ces fois où je n'ai pas eu d'autre choix que de battre en retraite parce que je ne faisais pas le poids face à mes ennemis. Et je me rappelle de tout cet entraînement que j'ai effectué, de cette promesse que je me m'étais faite de ne plus jamais m'enfuir. C'était pourtant ce que je faisais de mieux lorsque je me sentais acculée, trop faible et fatiguée pour affronter le monde en face. Mais un jour, bien jeune et incompétente, je m'étais promis de ne plus jamais avoir peur et de ne plus jamais fuir. Alors pourquoi je ne parviens pas à m'arrêter alors que mes pas m'emmènent progressivement vers la forêt, à l'extérieur du dôme ? Ma respiration se coupe alors que je me vois contrainte d'arrêter brutalement ma course, bloquée par une énorme créature embrochant un soldat. Mon cœur bondit dans ma poitrine, imaginant mon corps frêle et fragile à sa place.
Mais je n'étais plus frêle, faible et fragile. J'étais un soldat, et je ne pouvais pas me permettre de m'enfuir face au danger.
Bien trop rapide pour m'arrêter net, mes pieds glissent contre le sol terreux et humide. Penchée en arrière, je reprends mon équilibre en plantant une lance dans le sol, puis m'appuie sur cette dernière pour prendre de l'élan et jeter l'autre dans la tête de la créature. Lorsque son cadavre tombe au sol, je récupère mon arme en posant mes deux pieds sur sa carcasse puante. Je me tourne de moitié pour voir les sept ou huit créatures qui me poursuivaient depuis mon début de fuite. Peut-être que la version de moi dix ans plus jeunes serait déçue de la personne que je suis devenue. Mais je ne pouvais pas lui faire un affront de plus en oubliant les promesses que nous nous sommes faites entre deux crises de larmes.
Nous ne fuirons plus. Nous n'aurons plus peur. Nous nous battrons jusqu'à ce que la victoire soit nôtre.
C'est sans doute cette pensée imbécile qui m'a poussée à me retourner entièrement et à me jeter sur les créatures, sans même savoir si je pourrais survivre à cette manœuvre. Mais c'est comme si pendant un bref instant, je ne faisais plus partie de mon corps. Il se mue grâce à sa mémoire musculaire, le cerveau éteint et les armes abattant toujours plus d'ennemis. Pendant ce bref instant, je me suis sentie de nouveau sous le joug d'Hydra, incapable de comprendre les conséquences de mes actes, ou de ressentir quoi que ce soit face aux éclats de sangs qui se projettent dans mes yeux.
Et j'aime ça. Parce que je sais qu'en cet instant, plus rien ne peut m'arrêter.
Alors que mes bras attaquent sans même que je n'ai à les guider, une voix familière réveille brièvement mes capacités cérébrales.
« Il y a un problème avec Vision ! Prévient Sam.
- Où ça ? Demandais-je.
- Vers la forêt !
- Il faut protéger Vision ! Rappelle Steve.
- Je m'en charge. »
Je récupère ma lance plantée dans la tête de l'une des créatures, plantant mes deux pieds dans le sol. Muées par un instinct naturel de destruction et d'une faim insatiable, celles qui restent me regardent comme une proie parfaite et un dîner à leur goût. Je montre les dents en faisant mine de vouloir les attaquer, ce qui les fait reculer d'un pas. Si quelqu'un devait avoir peur sur ce champ de bataille, ce ne serait pas moi. Je recommence ma manœuvre, jusqu'à ce que les créatures reculent en me hurlant dessus, mais sans m'attaquer. Bien que je sache que ça ne durera pas, je prends le risque de leur tourner le dos pour courir vers la forêt. C'est comme si ma fuite était destinée à aller le sauver, à lui tendre la main et à le protéger de la violence du combat. Mais malgré la personne qu'il s'agit de protéger, je ne parviens pas à me sentir sincèrement éprise par le désir de sauver qui que ce soit. Je veux seulement pouvoir continuer de me battre. De tuer. Je veux continuer de ressentir ces choses toutes plus fortes les unes des autres. Ça m'avait tellement manqué.
« Tous sur ma position, appelle Steve. Ennemi en approche. »