Je descends du bus encore essoufflée du sprint que j'ai fais pour l'attraper. J'avance dans la nuit illuminée par les lampadaires de la rue, contourne la boulangerie et me rends devant le portail de la maison. Elle est grande... très grande. Dans la nuit, on dirait un manoir. Je glisse ma clé dans la serrure du portail en bois en jetant un coup d'œil à la fenêtre qui donne sur la cuisine, plongée dans la pénombre. J'avance dans la grande allée, sur le son du portail qui grince derrière moi en se refermant. Je contourne la maison et me dirige vers la porte d'entrée, que je trouve ouverte. J'entre et guette le moindre bruit. La lumière du salon est allumée, alors je cris « Bonsoir ! » pour signaler aux propriétaires que je suis rentrée, mais je n'entends pas de réponse.
J'enlève mes chaussures, les dépose dans le placard de l'entrée et m'arrête un moment, à l'affut du moindre bruit. Rien. Je me dirige donc vers les escaliers pour monter dans ma chambre, perplexe.
Pourquoi les propriétaires ne sont-ils pas là ? Et alors pourquoi la lumière est-elle allumée, et la porte ouverte ?
Je pousse la porte de ma chambre et marche sur le parquet grinçant. Je prend le soin de refermer la porte derrière moi et m'installe à mon bureau. Après tout, ils sont peut-être dans le garage. Ils y passent beaucoup de temps pour danser.
Je décide d'appeler ma grand-mère en Face Time. Quand elle répond, je vois un grand sourire s'afficher sur son visage, différent du mien qui devient soudain livide. J'entends un bruit. Un grincement dans le couloir qui donne sur ma chambre. Ma grand-mère commence à me raconter sa journée, ses petites histoires et je fais semblant de l'écouter. Un deuxième grincement. Il y a quelqu'un dans le couloir. Je coupe court avec ma grand-mère sans l'inquiéter et raccroche. Troisième grincement du parquet. Je me lève et me dirige discrètement vers la porte. La main sur la poignée, j'hésite à ouvrir ou fermer à clé.
Si je ferme, je prends le risque de montrer qu'il y a quelqu'un dans la maison et me bloque toute issue. À part sauter par la fenêtre et risquer une commotion cérébrale, je ne vois pas par où je pourrais m'enfuir. Si j'ouvre la porte, je prends le risque de tomber nez à nez avec quelqu'un, peut-être armé. Mais après tout, si quelqu'un était dans la maison, il saurait que je suis là puisqu'il m'aurait entendu rentrer. Je laisse ma main posée sur la poignée, hésitante, pendant un moment. Un autre grincement. Je n'hésite pas un seul instant, et d'un geste brusque, j'ouvre la porte.
Je tombe nez à nez avec le chat, qui se tient debout devant ma porte, avec un air coupable. Je soupire de soulagement, une main sur le cœur. Je le regarde et lui lance :
« Qu'est ce que tu m'as fait peur gros minou ! »
Ce chat est tellement gros qu'il fait grincer le parquet quand il marche !
Je jette un coup d'œil rapide vers la gauche. La porte de la salle de bain est fermée. Je regarde vers la droite. Le long couloir est plongé dans le noir et je ne vois rien. En bas des escaliers, la lumière du salon semble toujours allumée, mais il n'y a toujours pas de bruit.
Je retourne dans ma chambre et décide de prendre une douche bien chaude pour me détendre. Je prends mes affaires et me dirige vers la salle de bain, à côté de ma chambre. Je me déshabille, encore tremblante de la frayeur que j'ai eu, et monte dans la baignoire. J'ouvre le robinet et monte la température. Je reste un moment assise, sous l'eau chaude qui dégouline sur mon corps gelé. Nous sommes en plein hiver et le chauffage fonctionne une fois sur deux.
J'entends soudain un bruit qui provient du rez-de-chaussée. J'arrête l'eau et tend l'oreille. On dirait le bruit d'un mixeur. Je souffle, rassurée que les propriétaires soient là.
Je sors de la baignoire, me sèche, enfile un jogging, un débardeur et un pull. En me dirigeant vers la porte, je m'arrête devant le miroir et me regarde. J'ai les joues rosies par le froid, contrastant avec ma peau blanche. Mes yeux bleus sont cernés de fatigue et mes longs cheveux bruns tout emmêlés reposent sur mes épaules. Je me fais un chignon rapide et me passe un coup d'eau sur le visage pour me réveiller. J'ai du travail qui m'attend, et je suis loin d'être couchée.
Une heure passe, et je commence à m'endormir sur mon ordinateur. Je décide de descendre pour me faire un café. Je n'entends pas la voix des propriétaires dans la cuisine, alors j'entre sans frapper. Et là... je retiens mon souffle en voyant le spectacle qui s'offre devant moi.
Le mixeur est posé sur le plan de travail... et je vois une touffe poilue qui en ressort. Je m'avance et constate avec horreur qu'il s'agit de la queue du chat. Je pose ma main sur ma bouche et m'empêche de crier. Quelqu'un est là. Il y a bien quelqu'un dans la maison. Je regarde autour de moi, en me tournant brusquement, mais personne n'est dans la cuisine. J'ouvre un tiroir et attrape un couteau qui m'a l'air bien aiguisé. Je le brandis devant moi et avance discrètement vers la porte de la cuisine. J'entre dans le salon, mon arme toujours braquée devant moi. J'observe l'ordinateur de la propriétaire, toujours allumé, posé sur la table basse du salon. Je tourne sur moi-même et regarde tout autour de moi. Rien. Je me dirige vers la salle à manger. Des restes de clémentine sont éparpillés sur la table, et un cartable est posé sur une chaise. Manifestement, il n'y a personne à cet étage.
Mais pourquoi avoir tué le chat ? Je ne comprend pas ! Pour attirer mon attention ? Je ferme les yeux un moment pour me concentrer. Si tout était ouvert et allumé quand je suis rentrée c'est que les propriétaires étaient là avant que quelqu'un n'entre. La maison semble dans un état tout à fait normal, il n'y a aucun signe d'intrusion... à part le chat. Je retiens un haut le cœur en me remémorant la scène. Je respire un bon coup, le couteau toujours entre mes mains.
J'ouvre les yeux et mon œil est attiré par un rayon de lumière qui filtre sous la porte qui mène à la cave. Je retiens mon souffle. Et si l'intrus était dans la cave ?
Je prends mon courage à deux mains et m'avance vers la porte d'un pas hésitant. La main tremblante, je la pousse tout doucement et elle s'ouvre dans un grincement. Le couloir qui descend à la cave est éclairé, mais la porte de la cave est bien fermée. Je descends en faisant attention de ne pas tomber. Je m'arrête tout prêt de la porte en bois close et approche mon oreille.
J'entends de la musique qui provient de la salle de danse aménagée, et reconnaît rapidement le fameux Tango de Roxanne. J'ouvre doucement la porte, hypnotisée par la musique, et me laisse guider vers l'endroit d'où elle provient. Mon corps est emporté par la musique, possédé, je ne contrôle plus mes mouvements. Je marche sur le rythme de la musique, incapable de réfléchir, et franchis les derniers centimètres qui me séparent de la salle de danse.
La porte s'ouvre doucement sous la légère pression de ma main hypnotisée. Tel un rideau au théâtre, la porte s'ouvre pour me dévoiler un spectacle effroyable. Alors que la musique est à son comble, je découvre les corps sans vie de mes propriétaires. Allongés sur le sol, dans une position bien réfléchie. L'un sur l'autre, joue contre joue, leurs bras et mains entremêlés, tendus devant eux, le long du sol, comme le tango le veut. Leurs regards sans vie tournés dans ma direction.
Je suis soudain projetée en avant, brusquement, et je manque de m'étaler sur mes propriétaires. Je me retrouve au centre de la scène, sous le feu des projecteurs, en plein cœur de la musique. Et le rideau se referme.
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LE TANGO DE ROXANNE
Mystery / ThrillerRoxanne, jeune étudiante en littérature, vit chez un couple de jeunes retraités qui habitent une grande maison. Un jour, alors qu'elle rentre de l'Université, elle retrouve la maison ouverte, mais totalement vide... Où sont passés les propriétaires ?
