1 - La rose

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Il entre dans la pièce, et s'arrête un instant. Son pas léger semble effleurer le parquet, et pourtant il le fait grincer. Son regard se perd un instant à serpenter ces vieux murs tapissés de vieilles moisissures. Ces mêmes tâches, aux mêmes endroits. Un léger sourire étire ses lèvres, le chatouillant, et j'en esquisse un à mon tour en souvenir. Nos souvenirs.

L'odeur est plutôt nauséabonde, mais nous restons là. Notre rendez-vous quotidien. Notre échappatoire paradoxale. L'endroit où s'est forgé tous nos plus vieux souvenirs, les pires comme les meilleurs. Il effleure un instant des doigts le mur jaunâtre, puis vient s'installer en face de moi. Il s'assoit sur sa chaise en bois tressée, ancienne au bruit craquelé qui résonne dans la pièce. Son odeur m'enivre aussitôt, et ce doux parfum à la fois amer, typiquement napolitain, m'envoûte à faire disparaître l'odeur de pisse et sang séché qui la précédait.

— Je ne pensais pas que tu voudrais qu'on revienne ici.

Sa voix grave et chantante me fait frissonner, comme à chaque fois, ce qui lui décoche un sourire fidèlement narquois.

— J'avais besoin de me retrouver.

Les mots me manquent, et à vrai dire, je n'ai pas envie de parler. Je veux juste le voir, me laisser bercer par son accent mélodieux pendant des heures. Il me manque à me faire perdre la raison. J'ai envie de le toucher, de sentir sa peau chaude sous mes doigts, de le prendre par la main, qu'il ne me lâche plus, qu'il ne m'abandonne pas. Un bruit de raclement me fait sortir de mes pensées, et mon regard se pose de nouveau sur lui.

— Je me suis dit qu'une rose éclairerait peut-être ton beau visage.

Suite à ses quelques mots, il en dépose une délicatement sur la table en bois défraîchie qui nous sépare. Une rose aux flamboyant pétales rouge sang, qui irradie d'une beauté de l'instanté. Une beauté éphémère.

— J'aimerais bien qu'elle dure éternellement.

— Aussi longtemps que nous deux ?

— Peut-être... Mais que se passera-t-il lorsque ses pétales faneront ? Lorsqu'elle perdra sa beauté ?

— Je ne sais pas... Une nouvelle arrivera, et elle se nourrira de la précédente pour se construire et grandir.

— Ça fait peur.

— Ce qui me fait peur, c'est de ne plus voir ton sourire étirer tes lèvres.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il me fait comprendre que le voile qui obscurcit tes yeux, n'est pas une illusion du manque de lumière.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Je me souviens de la première fois que j'ai croisé ton regard, lors de notre première rencontre. Tes pupilles étaient d'un bleu si profond et envoûtant... Deux saphirs changeant sous la lumière de la lune, deux miroirs qui se reflétaient dans la nuit. Tantôt l'azur limpide du jour, tantôt le bleu roi constellé de lueur dans un camaïeu sublime, comme la nuit constellée d'étoiles. Et maintenant, tes yeux s'obscurcissent de nuages, comme à l'approche d'un orage, ou d'une tempête qui embue tes paupières de larmes.

— Tu lis tant de choses à travers mes yeux ?

— Tu es une excellente actrice, mais peu importe le rôle que tu joues, je te reconnaîtrai toujours. Alors oui, je lis toutes ces choses. J'ai l'impression que tu ne connais toujours pas la paix, ou peut-être dans ton sommeil.

— Seulement dans mon sommeil ?

— C'est lorsque tu fermes les yeux, que j'ai l'impression que tu es plus apaisée. Un peu plus. Car tes paupières couvrent ta détresse permanente. Parfois tu hurles, parfois tu pleurs, parfois tu gémis d'une douleur à déchirer l'âme, et parfois tu jettes tout ce que tu trouves à portée de main à travers ta chambre, comme pour faire fuir ou repousser quelqu'un qui t'effraie. Mais je reste près de toi. Car je veux t'aider à te libérer de ce fardeau qui te pèse à t'en faire des cauchemars chaque nuit. Parce que je ne veux pas rester loin de toi.

— Même dans mon sommeil on voit que ça me pèse ?

— C'est flagrant pour moi. Enveloppée dans ta couverture jusqu'au haut de ton buste, écrasée sous le poids de ta couette, mais ton cou tordu... On dirait une pendue. C'est à ces moments-là que tu me rappelles Fiorella.

— Je te promets que tu n'as plus à t'inquiéter pour ça, Emanuele.

— Mais le pire pour moi, c'est lorsque tu dors, droite. Tes mains jointes, posées délicatement sur ton ventre, comme une jolie défunte. Et ça me fait peur, à chaque fois j'ai l'impression que plus jamais tu ne rouvriras ces jolis yeux. Imagine le jour où ça arrivera ? Moi-même je n'y arrive pas. J'ai terriblement peur de te perdre, tu sais. J'ai peur de perdre mon étoile.

Je le sonde un instant, ayant perdu l'usage de ma voix. Que dire ? Je pourrais mourir pour ces yeux. Ces yeux qui me scrutent à chaque instant avec délicatesse, ces yeux azur qui me charment toujours, remplis de tendresse avec un soupçon d'inquiétude. Je le retrouve encore.

— Je continuerai d'être là. Parce que j'ai besoin de toi, Enzo.

Ces mots s'échappent involontairement de mes lèvres, mais ils avaient besoin d'être dit. Il me sourit, moqueur mais si irrésistible. Je n'ai jamais su résister à son charme. Du plus haut de mes cinq années de vies, il a réussi à illuminer ma vie d'un sourire, car il a fait naître le premier sur mon visage. Je suis toujours sans armes face à lui. Si forte en sa présence, grâce à lui. Mais si vulnérable et fragile lorsqu'il est loin de moi. Qu'il ne s'en aille jamais, j'en serai brisée.

— Elle me manque, mon étoile, parfois.

— Elle n'est pas partie.

— Parfois j'en ai l'impression. Je vois une autre personne dans ton regard, profondément triste. Comme Serenella.

— J'ai juste besoin de toi pour mettre de l'ordre.

Il baisse un instant son regard, glissant sur ce qu'il appelle "mes jolies courbes", et ces yeux se fixent plusieurs secondes sur mes chevilles nues.

— Même ta tâche de naissance a disparu.

— Mais elle est toujours là. Je la sens ancrée et gravée sous ma peau. Je pourrais la dessiner du doigt.

— Comme l'aube qui arrive.

— Non, impossible. Car je m'enfuie avec l'aube, je ne sais pas à quoi elle ressemble. Je ne reviens à la vie qu'au crépuscule, et mon apothéose n'est que la lune de minuit, comme le soleil pour ceux qui ne craignent pas le jour.

— Dans quelques minutes elle viendra à nous. Resteras-tu la découvrir avec moi ?

Je tourne la tête vers la fenêtre sale, aux carreaux pour la plupart abîmées si ce n'est brisées. Comme mon état d'âme. La nuit s'éclaircit, le dernier rayon de lune se cache derrière la colline où j'aimais tant jouer, petite, les étoiles s'éteignent une par une et j'imagine que bientôt le ciel se colorera de tâches bleus et rose pales. Je secoue la tête, il le sait que c'est impossible, même si c'est tentant. Je ne peux pas.

— Je ne peux pas tu le sais, je dois disparaître avant. Une autre fois.

— Reviens-moi, ma princesse de Venise.

[Il buio hai i tuoi occhi, Eros Ramazzotti]

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