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Douée d'intuitions, quelques visions me sont données, quelques prédictions aussi parfois. Elles pourraient se développer beaucoup plus si j’acceptais ce don. Mais cela impliquerait trop de sacrifices. Cependant, je n’ai rien d’une médium. Je suis juste ouverte à l’étrange, j’en comprends les symboles. Je suis à l’écoute. Comme nous devrions tous le faire.

 Déjà, à la maternelle, un événement curieux s'était produit. On me demande mon nom. Je réponds systématiquement :

«  Nani ! 

 - Non, c’est Sandrine ! 

 - Non, Nani ! Nani ! »

Ce nom me restera. Mon père et mon frère m'appellent toujours ainsi.

 Plus âgée, je vais découvrir que ma grand-mère paternelle avait pour patronyme Nani, qu'elle aurait dû porter le titre de Comtesse et résider dans leur palais de Venise si un oncle n'avait pas ruiné la famille aux jeux, sacrifiant titre et palais.

 Je me plais à relater  l'extraordinaire expérience que j'ai vécu au Louvre et Dieu merci, devant témoin !

 Au tout début de ma relation avec Thierry, j’émets le souhait de l'entrainer dans une visite éreintante du Louvre, où je n'ai jamais mis les pieds, sans me douter que j'allais être livrée à l'aventure la plus déroutante et excitante de ma vie, à tout jamais bouleversée par une étrange découverte.

 Joueuse, je sautille d'un tableau à l'autre, y allant de mon petit commentaire idiot de femme amoureuse.

Après quelques milliers de tableaux survolés, je désigne le portrait d'une forte femme, qui n'a rien de particulier, anonyme parmi les anonymes.

 « Regarde Thierry, tu vois cette femme, je la connais ! Elle fait partie de ma famille ! »

 Je sors cette ânerie, qui n'a rien de cocasse, et m'apprête à contempler  un autre tableau. Thierry s'est éloigné. Je m’apprête à le rejoindre.                        

Soudainement, je me sens comme « retenue » par le portrait. Je fais un pas vers lui afin de connaître l'origine de celui-ci et je déchiffre la petite inscription. Je crois défaillir. Mes jambes ne me portent plus.

 «  Mon Dieu. Regarde ce tableau, ce qui est inscrit. . .

 - « Portrait de femme dit La Belle Nani », Véronèse, 1528-1588. 

 - Cette femme fait réellement partie de ma famille ! Je me fais appeler Nani depuis toujours…Ma famille…Ce sont les Comtes Nani…Nous sommes originaires de Venise où l'on possédait un palais qui est aujourd'hui une fac de psycho… Or, j’ai fait une fac de psycho bien avant de connaître l'existence de ce palais. » 

 Le tableau m'a attirée pour une raison énigmatique.

Parmi les milliers de tableaux, il a suffi d’une bêtise pour que s’ouvrent les portes du surnaturel.

 Deux ans plus tard, je réitère l'expérience et désire rendre à nouveau visite à mon ancêtre. Hélas, le tableau avait été déplacé.

 «  Suis-moi, Thierry ! Je la sens.  Je vais la retrouver ! »

 Je vire, je tourne, guidée par une force inconnue.

Mon cœur s'emballe anormalement. Je gage qu’elle se trouve derrière ce mur. Nous franchissons le passage. Le tableau est bien exposé où je l'ai ressenti.

 J’entreprends des recherches sur le portrait et découvre un certains nombres d’éléments curieux. Tout d'abord, à son époque, le modèle était considéré comme La Grande Beauté de Venise.                                      

La Comtesse avait inventé la coloration sur cheveux, ce fameux « blond vénitien ».

Ces éléments me troublent.

Sa découverte au Louvre, le retrouver instinctivement ensuite, insister enfant pour que l’on m'appelle Nani (il faut savoir que les enfants gardent souvenir de leurs vies antérieures jusqu'à l'âge de 7 ans), le fait que je garde trace d'une certaine beauté aujourd’hui, d’un sens de l'honneur totalement désuet au XXIe siècle, que j'ai été, enfant, naturellement blonde vénitienne, et que surtout, à 13 ans, bravant toutes les modes, je me colore les cheveux au collège m'attirant quelques moqueries :

« Sandrine, elle est « aux burnes, pas auburn » ! »

 Un voyant m'annonce que rien ne me sera révélé sur la Comtesse. J’ignore donc s'il s'agit d'une aïeule ou de moi-même, et le pourquoi de cette rencontre.

 Un autre me déclare, sans connaître l'existence de l'œuvre :

« Je serais vous, j’effectuerais des recherches  généa-logiques du côté du papa…vous auriez des surprises ! »                                                                    

Le mystère demeure.

Fonctionnaire, assistante…je suis passionnée par mon travail. Les photocopies, monter des réunions, répondre au téléphone : un bonheur ! Mes copines sont non fumeuses et moi en guerre contre la cigarette, donc nos pauses se déroulent dans mon bureau.

Cet après-midi-là, nous avons abordé des sujets qui n’ont pas eu l’heur de plaire à notre directrice et nous avons été quelque peu bruyantes, il nous faut bien l’admettre.

Cette dernière est entrée dans une rage folle.

Désirant me moquer de mes collègues traumatisées, je cherche le soir même une photo de mégère pour illustrer une altercation sur Facebook. Je tombe par hasard sur une peinture illustrant un recueil de WilliamShakespeare avec « La Mégère apprivoisée » et « Les Deux Gentilshommes de Vérone ». Je suis stupéfaite face à l’illustration que je découvre pour la première fois.

« Mais c’est ELLE ! C’est encore mon ancêtre ! »

Je crois reconnaître le bijou du tableau de « La Belle Nani », et pourtant il n’en est rien.

C’est « elle » que j’ai reconnue ! Cependant, la ressemblance n’est pas évidente au premier regard. La maison d’édition ne me fournit pas le nom du peintre pour vérifier ce que mon âme m’affirme.

J’entreprends donc une recherche sur les tableaux de Véronèse et je trouve « mon tableau ».

Il s’agit de « Portrait de femme », une huile sur toile exposé à Douai au Musée de la Chartreuse.

Ainsi, je l’ai d’abord immédiatement reconnue alors que des portraits de ce type, il en existe des milliers et que je suis ignorante en matière de peinture, et ensuite,  j’ai eu la confirmation de mon flash en identifiant ce même peintre, Véronèse.

Mes promenades m’ont une nouvelle fois remise sur son chemin lorsque je l’ai identifiée dans deux tableaux de Véronèse, au Château de Versailles, en compagnie de ma mère et d’Ambre. Minuscule personnage perdu dans ces tableaux.

Comme tout cela est curieux, fascinant, inexplicable, romantique et magique.

POUR TOUJOURSWhere stories live. Discover now