Les coquelicots

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Désordre dans mes cheveux, désordre sur mon visage. Un matin comme tant d'autres. Mes yeux gonflés s'ouvrent sur le paysage terne de mon petit appartement. Murs fades, vie fade. Premier réflexe, je m'agrippe, comme un nourrisson affamé à un sein, à mon téléphone. Tard, il est juste un peu trop tard m'indiquent les quelques milliers de pixels de mon écran. Je m'étire, mon corps se réveille plus vite que mon esprit, j'agis tel un bon automate. M'habille rapidement. Passe l'étape du petit déjeuner en raison du peu de sommeil que j'ai volé au soleil levant. Puis je passe à la salle de bain, achevant ainsi ma routine matinale des plus banale. Je descends les trois étages qui me séparent de la terre ferme. Je presse le pas, je ne voudrais pas louper mon bus.

Nous sommes en plein mois de Mai, l'air se réchauffe doucement, les bordures fleurissent, les amours naissent. Mon regard accroche par hasard un amas de petites tiges vertes et boursouflées qui oscillent lentement. Je m'accroupis et attrape délicatement l'un des bourgeons. Dans un soupir je chuchote... Orange... Et doucement je déshabille la fleur du bout des doigts. Perdu, le coquelicot en devenir est aussi rose que mes joues. Ce petit jeu me renvoie des années auparavant, lorsque ma sœur et moi vivions encore à la campagne. Sur le chemin de l'école se dressait toujours une multitude de secrets colorés, bien à l'abri des regards avant l'éclosion finale. Mais nous étions des enfants curieuses, c'est ainsi que nous avons pris cette drôle de petite habitude.

Je refais surface, et me retourne vers mon arrêt. C'est alors, avec une légère grimace de frustration que je vois passer juste devant moi l'autobus supposé me déposer à la fac. La chaîne de mon quotidien vient de se briser à cause d'un simple coquelicot. Mais après tout, pourquoi pas, je ne suis pas si loin à pieds et le temps est de mon côté, marchons.

Je flâne, je plane dans ces rues qui, pourtant si proches de chez moi, me sont inconnues. Chaque mur de pierres, chaque petite enseigne, chaque promeneur nonchalant, donnent un goût nouveau à mon matin. Et puis soudain, ce petit café, enfin plutôt ce petit bar tabac que j'ai probablement entraperçu de nombreuses fois à travers la vitre. Petit bar si vite oublié, lui et ses quelques habitués accoudés au zinc. Oublié comme ces poèmes que je récitais enfant, oublié, tout comme les coquelicots naissants. J'entrevois alors à l'intérieur une corbeille en osier garnie de viennoiseries. Et, dans un geste qui semblerait plutôt anodin à la plupart des créatures terrestres, je pousse la porte. Me voilà tout à coup propulsée dans un tout autre univers.

D'abord je n'ose pas, je reste prostrée devant le spectacle qui s'offre à moi. Ces hommes et ces femmes, qui semblent se connaître depuis toujours, partageant rires et brèves de journaux, baignés dans l'odeur amère du café et les relents de cigarette. La tête m'en tourne presque, je choisis donc une petite table, dans un coin, mais pas trop loin quand même. Je fais un signe discret de la main à la petite grand-mère derrière le bar, mais elle semble en grande discussion avec trois quinquagénaires. Je m'apprête à me lever pour aller la voir quand un jeune homme s'approche, carnet en main et sourire aux lèvres. Je commande mon café et mon croissant en bégayant. Je ne peux décrocher mon regard des ses yeux, d'un brun profond et brillants sous le soleil matinal. Lorsqu'il passe derrière le comptoir, je peux le voir évoluer de client en client, avec son bagout incroyablement charmeur, et ses boucles blondes qui ne cessent de s'agiter devant le percolateur.

Je savoure mon café fumant, laissant le temps occuper l'esprit des plus pressés. Je me sens soudain libérée de ce que je considérais suprêmement impératif. Plus rien ne me semble alors plus important que le moment présent. Si je n'avais seulement, qu'un instant, oublié les coquelicots, je serais passée à côté de ce futur souvenir, comme un mistral voué à se heurter aux volets clôturés. Souvenir d'une matinée de Mai, où la beauté flottait dans l'air, une matinée vivante, pleine de couleurs et de charmants détails.

Les coquelicotsWhere stories live. Discover now