Une vielle sensation

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Il n'a pas besoin d'ouvrir les yeux pour comprendre qu'il n'est pas là où il est supposé être. Ce genre de choses, de subtilités, se ressent différemment. La vue... voir n'est qu'un bonus, une confirmation de ce qui n'est pas supposé être.

Il n'est pas supposé être là.

Lucifer le ressent d'une façon toute particulière.

C'est une vieille sensation, si vieille qu'il l'a crue nouvelle. Au début.

Enfin... la sensation n'a pas de commencement, pas de fin ; c'est une continuité, un rythme qui le possède, tourne d'un point à un autre et recommence à l'infini. De la dernière cellule qui le compose au dernier de ses cheveux, elle tourne et tourne toujours.

Un rythme fort, obsédant.

Chaque nouveau passage réchauffe ses membres, lui fait oublier la douleur, et le vide qui l'a suivi. Il n'est pas vide ici ; cet endroit le complète. Cette sensation stimule sa respiration qui s'est arrêtée, qu'il a oublié dans ce vide glacial. Il sait avoir oublié des choses importantes, il sait devoir s'en rappeler pour comprendre davantage.

Il n'est pas supposé être ici ; autant pour ce qu'il ressent que pour ce qui l'a amené dans cet endroit.

C'est tout ce que Lucifer sait, tout ce qu'il veut savoir.

La sensation est de trop. Elle cherche plus loin, ravive ce lien, ces milliards de ramifications entre lui et cet endroit, tout ce qui le compose. Il sent la chaleur s'éloigner du brasier qui l'habite en temps normal - un temps différent d'ici -, feu violent et dangereux pour un autre endroit ; ce feu pouvait y survivre, éclairer les ténèbres et les brûler au passage. Celle-ci est d'une puissance équivalente, plus puissante s'il voulait être honnête. Elle fait partie d'un tout, pas seulement de lui, de tout ce qu'il a créé pour l'essor de cet endroit.

Cet endroit...

Impossible.

Pas besoin d'ouvrir les yeux pour s'en rendre compte.

Lucifer expire lentement, se ferme à cette sensation, comme il sent ses ailes se fermer autour de lui.

Ce n'est pas possible.

-xXx-

Ce n'est pas possible.

Il a le souffle coupé, mais inspire - halète pitoyablement en ce sens, plutôt - de l'air. Sa poitrine brûle, mais à l'intérieur... Bon sang, c'est comme s'il gelait de l'intérieur.

Ce n'est pas possible.

— On a un pouls !

— Lucifer !

Il n'a pas besoin d'ouvrir les yeux pour comprendre que quelque chose ne va pas ; il les ouvre pour cette voix, la sensation qu'elle provoque, ce qu'elle apaise en lui. Il les ouvre parce qu'elle est terrifiée, parce qu'il ne peut tolérer qu'elle le soit.

Les yeux de l'Inspectrice sont aussi grand ouverts que les siens sont deux fentes étroites de douleur et d'incompréhension. Une exagération pour un minimum, c'est bien possible... possible qu'il les referme bientôt, possible que tous ces impossibles l'emportent sur sa volonté d'ancrer leur regard.

Elle serre sa main dans la sienne à hauteur de ses lèvres. Elle tremble, possiblement parce que lui aussi, parce que cet endroit s'agite autant que ses pensées, que son coeur dans sa poitrine brûlante, enfermé dans une prison glacée. Ses yeux rougis par les larmes s'accordent au sang qui macule leurs mains jointes. Ses larmes s'accordent à la douleur qui le transperce.

L'inspectrice serre sa main plus fort.

— Tiens bon ! l'exhorte-t-elle, lèvres humides - de sang ? De larmes ? Les deux ? - sur sa peau.

Ce n'est pas possible. 

The Prodigal SonStories to obsess over. Discover now