Ses yeux ne s'étaient toujours pas clos que le vent glacial de l'hiver, entrant dans la ville de Delft, se leva et siffla. Fort, déchirant comme le long cri intérieur qui résonnait dans sa frêle masse, ensevelie sous les draps. Elle était immobile, en boule, la respiration légèrement irrégulière due à ses pleurs. Soudain, sa main s'extirpa de la couette, tâtant en tremblant la table de chevet à la recherche de son téléphone. Soudain, sa main s'extirpa de la couette, tâtant en tremblant la table de chevet à la recherche de son téléphone. Quand elle le trouva, elle le saisit et appuya sur le bouton de déverrouillage. L'écran l'éblouit brusquement. Elle était restée si longtemps cloîtrée dans l'obscurité totale que la plus minime source de luminosité brutalisait sa vue. Ses yeux noisettes, encore bien humides et gonflés, prirent quelque temps avant de s'adapter et de lire l'heure affichée.
4 : 08.
Le soleil ne se levait donc que dans plusieurs heures, et pourtant le sommeil se faisait toujours autant capricieux comme les nuits précédentes. Hormis quelques siestes très agitées sur son canapé vieillot, empreint de l'odeur de sa petite amie, le sommeil ne voulait plus venir. Certainement à cause des derniers évènements, de cette dispute, de ce départ précipité, de son absence insupportable. Sa moitié était partie depuis deux jours, peut-être trois ou même plus. En fait, elle était incapable de savoir précisément, elle s'était laissée couler dans la souffrance et uniquement cela, oubliant tout le reste. Toute façon plus rien n'avait de sens, elle n'était plus là. Elle se releva, sortant son corps de sous la couette avec une tête d'accablée : l'univers pesait sur elle. À peine assise au bord de son lit, et voilà que son esprit se fit envahir : le bruit de la porte d'entrée, les cris, les pleurs, la gifle, le rejet et la solitude. Elle ne put que tenir sa tête entre ses mains, agrippant ses cheveux et secouant vainement puisque rien n'en sortirait. Tout s'y était ancré et la torturait. Elle ne pouvait plus le tenir ce séisme mental qui la plongeait dans l'angoisse de la réalité, cette réalité à laquelle elle allait devoir se résoudre. Elle sauta de son lit en vitesse, attrapa un jean trainant par terre qu'elle enfila. Sans perdre plus de temps pour un haut, elle courut en soutif à travers leur petit studio, qui l'imbibait avec cet amour omniprésent et ce parfum enivrant. À la porte d'entrée, elle prit au passage la première veste qui trônait sur le portemanteau, puis elle se jeta limite dans la rue et courut.
Sa course effrénée habita la nuit si obscure, sans étoiles et sans lune étincelante. Ses pas cognèrent contre les pavés longeant le canal qu'elle remontait. Ce canal était la raison de leur emménagement. Elles s'étaient imaginées vieillir ensemble et se balader ensemble sur ses bords, chaque jour lorsque leurs corps fripés deviendraient faibles. C'est pourquoi, dès leur emménagement, elles avaient réalisé tous les travaux nécessaires pour s'y plaire : repeindre les murs après s'être pris la tête pendant des heures sur la couleur, mettre en place de nouveaux joints pour la douche, monter les meubles pour le coin chambre, se casser le dos à transporter le canapé à la simple force de leurs bras.
Elle le haïssait ce foutu cours d'eau.
Il la submergeait de tout ce dont elle était privée : les baisers, les rires, les caresses, les mots d'amour, d'elle tout simplement. Rien n'était omis dans cette inondation sentimentale qui la coulait et la dévastait jusqu'au moindre recoin de son âme. Pourtant, elle savait qu'elle avait signé avec le plus sournois des joueurs, l'Amour. Il s'était moqué d'elle, lui faisant croire en ces avenirs utopiques, il lui avait fait voir monts et merveilles pour l'emprisonner mielleusement. Peut-être pensait-elle se débarrasser de ce salaud sur son trajet ?
Quelle idiote.
Elle venait de remonter tout le cours, mais comme l'amour n'avait pas disparu, elle continua. Quelle fatigue inutile elle s'infligeait. Elle dévia alors, se dirigea sur le pont surplombant l'eau. Son rythme se ralentit de plus en plus, son souffle devint court voire agonisant et ses pas de plus en plus gauches. Tellement, qu'elle finit par trébucher sur ses propres pieds et par s'effondrer au sol, glissant sur quelques centimètres en s'éraflant la peau. Elle avait essayé de se rattraper tant bien que mal dans sa chute. Bien inefficace puisqu'elle était face contre terre, en train de grogner de douleur. Son corps se vit pénétré autant par la froideur du trottoir gelé que par les sensations de chaleur et de douleur de ses écorchures. Elle se redressa brutalement sur ses genoux qui la lancèrent, de légères coulées de sang apparurent, constatant l'état pitoyable dans lequel elle se trouvait.
Assise comme une paumée par terre, égratignée comme une pauvre gosse, à moitié habillée et seule.
Pendant quelques secondes, elle resta figée quand tout à coup elle se mit à marteler le sol en hurlant de rage. Ses mains rougirent progressivement alors qu'elles étaient déjà bleutées par l'hiver, rapidement des plaies se dessinèrent sur ses phalanges. Sa rage pourfendit le calme de cette satanée ville, ce silence maudit dans lequel elle était déjà cloisonnée chez elle, et pourtant rien ne se passa. Si la douleur ne put la faire arrêter son cirque, le manque d'énergie finit par le faire. Elle observa ses mains ravagées, saignantes et colorées d'une répugnante teinte violacée. Elle ne pouvait même plus les bouger, pas un seul centimètre ne pouvait être mu alors que la douleur se répandit jusqu'à ses épaules. Cependant, malgré tous les éléments importants et préoccupants, la seule chose sur laquelle elle se concentra à cet instant fut la veste qu'elle avait revêtue plus tôt. En fait, elle venait de s'apercevoir que ce n'était pas la sienne, elle vit même un cheveu roux sur le tissu, le cheveu roux. Son coeur explosa dans la souffrance, elle en eut littéralement mal à la poitrine, à tel point que sa respiration fut comme coupée. Sa vue s'embuait, son sang coulait et son être entier était pris de spasmes.
Les heures étaient passées, le jour pointait le bout de son nez, les gens commençaient à s'éveiller tandis qu'elle, elle était demeurée là. Adossée à la balustrade du pont, le corps gelé, devenu bleu à quelques endroits. Elle avait ramené ses jambes contre elle en les entourant de ses bras, laissant son regard se perdre dans le vide. Elle était vidée de toute vitalité, de toutes ses envies et de tous ses espoirs, mais elle était emplie de tous ses souvenirs heureux qui comprimaient encore et encore son coeur. Quelques larmes coulaient encore de ses yeux, alors que son sang avait coagulé. Les rares passants, qui la remarquaient, changeaient de trottoir en la voyant, chuchotaient entre eux quand ils étaient en groupe.
Elle se releva enfin, effrayant une dame qui ne s'attendait pas à la voir bouger, elle n'y prêta pas attention et se rendit au milieu du pont. Malgré quelques difficultés puisqu'elle titubait comme une ivrogne, elle y parvint. Son triste regard se fixa au loin sur le bout du canal, auquel elle faisait face, il était aussi inerte qu'elle avec ses péniches amarrées et inhabitées. Elle se sentait comme mourante, une personne qu'on laisse crever seule sur son lit de mort, elle se sentait trépasser, elle se sentait prête à rendre son dernier souffle.
Or, tout cela était de sa faute.
Elle avait créé la dispute à cause de son manque de confiance. Elle s'en était toujours servie comme excuse pour ses conneries, qui blessaient sans cesse son entourage et sa chérie. Elle sombrait dans des crises hystériques dès que ses insécurités, sa paranoïa ou encore sa jalousie maladive prenaient le dessus. Et cette fois-ci, ce fut la crise de trop, la crise qui fit craquer celle qui fut la seule à être restée aussi longtemps dans sa vie.
Trois années foutues en l'air.
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Sombrer dans le vent
Historia CortaUn petit récit sur un court instant, une course vagabonde et un amour douloureux. Savoir aimer une personne ou soi-même, la tâche la plus difficile pour nous tous les humains. Les deux êtres dans ce récit sont deux femmes, donc un couple lesbien. O...
